Dadah Bokpè Houézrèhouèkè : « La cupidité, cette gangrène qui ronge le monde »
Sous le manguier, là où la parole prend tout son poids, Dadah Bokpè Houézrèhouèkè a ouvert son cœur. Les cheveux blanchis par les saisons et par l’expérience des hommes, il s’est adressé à ceux qui courent après le monde sans prendre le temps de regarder où ils mettent les pieds. Le sujet qu’il a choisi d’aborder est aussi simple que profond : la cupidité. Loin des mots savants que certains croient réservés aux lettrés, il l’a décrite comme cette petite voix qui chuchote à l’oreille quand on voit le champ du voisin plus vert que le sien, comme cette main qui commence à prendre un peu plus que ce dont elle a besoin. À travers des souvenirs d’autrefois où l’entraide faisait la force des villages, des histoires d’hommes riches mais seuls et d’hommes modestes mais entourés, le sage a livré une leçon universelle. Voici en intégralité la parole de Dadah Bokpè Houézrèhouèkè, une voix qui ne porte peut-être pas loin mais dont la sagesse mérite d’être écoutée.
« Écoutez-moi bien, vous qui êtes assis là sous le manguier, vous qui courez après le monde sans prendre le temps de regarder où vous mettez les pieds. Mes cheveux blancs ne sont pas venus sans raison. J’ai vu passer les saisons, j’ai vu naître et mourir les récoltes, j’ai vu des hommes se lever le matin le cœur pur et se coucher le soir le poing serré contre leur propre frère. Ce dont je veux vous parler aujourd’hui, c’est d’un mal qui ne fait pas de bruit mais qui détruit tout sur son passage. Ce mal, c’est la cupidité.
Beaucoup pensent que ce mot est savant, qu’il appartient à ceux qui ont fait l’école. Mais moi je vous dis que la cupidité, nous la connaissons tous. C’est cette petite voix qui chuchote à l’oreille quand on voit le champ du voisin plus vert que le sien. C’est cette main qui commence à prendre un peu plus que ce dont elle a besoin. C’est ce cœur qui oublie que nous sommes tous nés de la même terre et que nous y retournerons tous un jour.
Dans nos villages, autrefois, nous avions une façon de vivre qui faisait notre force. Quand un enfant perdait ses parents, ce n’était pas un drame pour lui seul, car tout le quartier devenait sa famille. Quand une femme accouchait, les voisines savaient quoi faire sans qu’on le leur demande. Quand la pluie tardait, nous priions ensemble et nous partagions la dernière bassine d’eau sans compter. Cette vie-là, elle n’était pas parfaite, mais elle avait une base solide. La base, c’était de savoir que l’autre compte autant que moi.
Aujourd’hui, je vois les choses changer et cela me serre le cœur. L’argent est devenu le chef. On ne demande plus qui est sage ou qui connaît l’histoire de nos ancêtres. On demande qui a une belle maison, qui roule dans une voiture qui brille, qui porte des habits venus d’ailleurs. Avoir, posséder, accumuler. Voilà ce qui compte. Et dans cette course, beaucoup oublient l’essentiel. Ils oublient que l’argent est un bon serviteur mais un très mauvais maître.
La cupidité, c’est comme une termitière qu’on ne voit pas au début. Elle s’installe sous la terre, tranquillement. Pendant ce temps, nous continuons à marcher dessus sans nous douter de rien. Mais un jour, le sol s’effondre et tout ce que nous avons construit bascule dans le trou. C’est ainsi que la cupidité agit. Elle ronge petit à petit les liens de famille, elle fragilise l’amitié, elle détruit la confiance. Un homme qui veut tout pour lui finit par se retrouver seul avec ses richesses, entouré de gens qui ne l’aiment pas mais qui attendent qu’il tombe pour prendre sa place.
J’ai connu dans ma jeunesse un homme très riche. Il possédait des terres à perte de vue, des troupeaux nombreux, des femmes et des enfants. Il était respecté, mais ce respect venait de la peur. Personne n’osait lui parler franchement. Quand il est tombé malade, ses enfants se sont disputés l’héritage avant même que son corps ne soit froid. Aujourd’hui, ses terres sont morcelées, ses troupeaux ont été vendus, et personne ne raconte son histoire aux petits. À côté de lui, il y avait un autre homme, beaucoup plus modeste. Il possédait peu de choses, mais sa maison était toujours pleine. Les voisins venaient y chercher des conseils, les enfants aimaient s’asseoir près de lui pour écouter ses contes. À sa mort, tout le village a pleuré. Et encore aujourd’hui, on parle de lui avec tendresse. Lequel de ces deux hommes, à votre avis, a vraiment vécu richement ?
La sagesse de nos ancêtres nous enseigne que la terre ne nous appartient pas. Nous sommes simplement de passage. Nous venons, nous plantons des arbres, nous élevons nos enfants, nous rendons service, puis nous partons. Ce qui reste après nous, ce n’est pas l’argent caché dans une caisse. Ce qui reste, c’est le bien que nous avons fait, les mains que nous avons soutenues, les réconciliations que nous avons semées. Un homme cupide, même s’il amasse beaucoup, repart les mains vides. Un homme généreux, même s’il possède peu, repart le cœur chargé de ce que personne ne peut lui enlever.
Je m’adresse à vous, les jeunes. Vous êtes pressés de réussir. Je comprends cela. La vie est dure, les besoins sont nombreux, et la tentation est grande de prendre des raccourcis. Mais faites attention. L’argent gagné trop vite, l’argent pris là où il ne fallait pas, l’argent qui fait souffrir les autres, cet argent-là ne porte pas bonheur. Il brûle les mains de celui qui le prend. Il apporte des nuits sans sommeil et des soupçons dans chaque regard. Mieux vaut gagner peu mais honnêtement, avec le sentiment du devoir accompli, plutôt que beaucoup en laissant derrière soi des rancœurs et des malédictions.
Nous avons besoin de reconstruire nos nations sur des bases saines. Cela commence par chacun de nous. Cela commence par regarder son voisin non pas comme un concurrent mais comme un allié. Cela commence par se souvenir que notre force est dans notre unité. Une nation où chacun tire de son côté est un pays qui s’affaiblit. Une nation où les gens se serrent les coudes est une nation qui résiste à toutes les épreuves.
Je sais que je suis vieux et que ma voix ne porte pas loin. Peut-être que certains pensent que mes paroles sont dépassées, que le monde a changé et qu’il faut s’adapter. Mais je réponds ceci : le monde change toujours, c’est vrai. Mais le cœur de l’homme, lui, ne change pas. Depuis que l’homme existe, il a besoin d’être aimé, d’être respecté, d’avoir sa place dans sa communauté. Et depuis que l’homme existe, la cupidité lui promet des bonheurs qu’elle ne tient jamais. C’est une promesse vide, une illusion qui fait croire que posséder plus rend plus grand.
Je vous laisse avec cette pensée. Quand vous vous levez le matin, demandez-vous non pas ce que vous allez gagner aujourd’hui, mais ce que vous allez donner. Demandez-vous si vos actions rendent votre famille plus unie, si elles aident votre voisin, si elles préparent un lendemain meilleur pour ceux qui viendront après vous. Si vous pouvez répondre oui à ces questions, alors vous êtes sur le bon chemin. Si vous ne pouvez pas, arrêtez-vous un instant. Il n’est jamais trop tard pour changer. Le mal peut être enraciné profondément, mais il suffit d’un cœur décidé pour commencer à arracher les mauvaises herbes.
Que la paix habite vos maisons. Que vos greniers soient remplis non seulement de grains mais aussi de bonnes actions. Et souvenez-vous de ceci : un homme seul est comme un arbre isolé dans la brousse, le premier vent fort le couche. Un homme entouré de frères est comme une forêt, aucun vent ne peut la déraciner. Ne laissez pas la cupidité vous arracher à votre forêt. Restez debout ensemble, et rien ne pourra vous abattre.
UNE REFLEXION DE DADAH BOKPE HOUEZREHOUEKE