Hommage de Georges Amlon à un chef, un frère, un ami : « Jean le fou, Jean le sage… »
Dans un témoignage empreint d’émotion et de respect, Georges Amlon, ancien Directeur général de la SRTB, Ex-ORTB, rend hommage à son rédacteur en chef, collègue et ami feu Jean Houalakouè, décédé le 26 janvier 2007. Il dresse le portrait d’un homme exceptionnel, « sagement fou et follement sage », dont la générosité, le courage professionnel et l’engagement pour les autres ont laissé une empreinte indélébile. A travers des souvenirs personnels et professionnels, il célèbre la mémoire d’un journaliste intègre et d’un homme de cœur, dont le véritable monument est une école bâtie pour les enfants de son village. Lisez plutôt !!!
« Il y a quelques années qu’il est parti. Mais pour moi, il reste tellement présent…
Il y a quelques années, au sein de mon club Eloquentia Toastmasters Club de Cotonou, il m’a été demandé de prononcer un discours éloge à une personne de mon choix. Je l’ai rédigé en une nuit… Tellement tu étais présent dans mon esprit. Je l’ai prononcé le samedi 29 septembre 2012 au cours d’une session spéciale à Ouidah. Je n’ai pas trouvé d’autres mots pour dire ma peine…
JEAN LE FOU, JEAN LE SAGE…
Chers amis Toastmasters, chers invités,
Aujourd’hui encore je peine à parler de lui sans émotion… Mais je sais que, là où il se trouve à présent, il doit sourire en coin, comme à chaque fois que quelqu’un voulait le mettre en avant et vanter ses mérites.
Jean était fou, Jean était sage. Sagement fou et follement sage ! Et comme tous les sages, il avait horreur que l’on se mette à parler de lui. Mais comme tous les fous, il ne savait que faire parler de lui.
Notre première rencontre avait pris la forme d’une discussion d’ordre professionnel du genre dont seuls les intellectuels ont le secret. Jean affirmait qu’après la Conférence Nationale, nos médias étaient prêts à relever les plus grands défis pour peu qu’on leur en donne les moyens. Je soutenais que les hommes de la presse n’étaient pas prêts à s’engager à ce point !
Au bout de deux heures d’argumentation sans issue, Jean m’a soudainement interrompu : « Tu es peut-être assez fou pour m’aider à refaire le monde, mais moi je ne le suis pas assez pour me laisser mourir d’inanition ». Et il m’a invité à un copieux repas, où le vin tenait une place de choix.
Jean était fou. Fou de ses enfants.
Et il avait la sagesse de penser que chacun d’entre eux devait réussir. Il faut préciser qu’il en avait 8, de quatre mères différentes. « J’assume mes erreurs de jeunesse.. » disait-il en souriant, avant de se plier en douze au besoin, pour générer les revenus nécessaires pour faire vivre sa famille.
Jean était fou, follement généreux. Vous comprendrez mon étonnement quand un jour, mon ami est venu m’emprunter de l’argent, ce dont il n’avait jamais été question entre nous. Il m’expliquait qu’il devait inscrire dans une école, les 3 enfants d’un collègue de la radio qui était décédé. Et je n’étais pas au bout de mes surprises ! Je devais apprendre par la suite qu’il avait recueilli ces trois gamins chez lui, quand leur mère et eux, avaient été expulsés par la famille du défunt.
Jean a laissé passer ma colère, avant de m’expliquer qu’il n’aurait pas été très sage de regarder les bras croisés des enfants souffrir un sort qu’ils n’avaient pas mérité. Et puis il s’était fendu de l’une de ses phrases favorites : « Il ne suffit pas de vivre pour soi, il faut aussi vivre pour les autres ». Une phrase de fou, des mots de sage…
Jean était aussi mon chef
Notre chef, devrais-je dire, puisqu’il dirigeait la rédaction de la radiodiffusion nationale. Et il avait la folie de penser qu’il devait écouter tout le monde, et la sagesse de croire qu’il ne devait décider qu’avec quelques-uns. Il était de ces chefs qui se laissent joyeusement contester, et qui restent sereins face aux pressions de la hiérarchie. C’est à ses côtés que j’ai appris que le pouvoir n’est pas l’autorité. Il était suffisamment sage pour penser qu’un titre n’est qu’un costume qu’on vous prête, et suffisamment fou pour penser qu’on peut s’en servir pour ne servir que ses propres convictions.
Un jour de 1996, aux environs de midi, je suis allé lui annoncer, au terme d’une enquête très poussée, que le Président sortant perdait les élections. Il m’a demandé d’entrer en studio pour mon compte-rendu. Je lui ai expliqué que j’étais embarrassé, parce qu’il était de la même région que le président, et qu’aux yeux des siens, il passerait pour un traître. Il m’a regardé dans les yeux et m’a dit : « Georges, penses-tu que nous faisons quelque chose contre nos règles professionnelles ? Penses-tu que nous faisons quelque chose contre notre pays ? » Je suis entré en studio.
La suite ? Trois heures d’explications pour Jean et moi face aux différents échelons de la hiérarchie, dont une heure au téléphone avec le Président. Trois heures pendant lesquelles j’étais fort de la force de cet ami si fou et si sage à la fois, mais fort également de la force d’une équipe qu’il avait su construire. Ensuite, mon chef m’a ordonné de disparaître de la radio et de me mettre à l’abri.
Sa vie a été courte, mais j’aurais encore tant de choses à raconter à propos de mon collègue, de mon ami, de mon frère. Jean a été assez fou pour s’en aller un soir, au bout d’une tragique erreur médicale.
Vous ne verrez nulle part un monument pour célébrer ce sage qui ne faisait que passer. Vous trouverez juste une école qu’il s’est échiné à faire construire, pierre après pierre, pour que les enfants de son village ne fassent plus des kilomètres à pied. Les villageois de Kpassagon quelque part dans le Zou, eux, n’ont pas oublié, et l’ont baptisé « Cours Secondaire Jean Houalakouè ».