Iyatola Yayi : « Le sextoy n’est ni un ennemi ni un sauveur»

 Iyatola Yayi : « Le sextoy n’est ni un ennemi ni un sauveur»

Elles sont aujourd’hui plus nombreuses à oser pousser la porte des sex-shops ou à commander discrètement en ligne. Les sex-toys, autrefois relégués dans l’ombre des tabous, s’invitent désormais dans les conversations et dans les tiroirs de nuit. Pour Iyatola Yayi, dans un entretien accordé au quotidien Fraternité, cette visibilité nouvelle n’est pas anodine. Elle reflète une évolution profonde de la société et du rapport des femmes à leur propre corps. En tant que sexothérapeute, elle observe chaque jour les motivations variées qui poussent ses patientes à s’intéresser à ces objets de plaisir.

Dans une approche globale de la santé sexuelle, l’experte insiste d’emblée sur une distinction fondamentale : « Le sextoy n’est ni un remède miracle ni un concurrent pour le partenaire. C’est avant tout un instrument d’exploration. Il peut s’utiliser seul ou à deux, selon les besoins et les envies. Il permet de mieux connaître son anatomie, de comprendre ce qui procure du plaisir et parfois de surmonter certaines difficultés passagères ». Iyatola Yayi le considère comme un allié, à condition de l’intégrer dans une vision plus large qui inclut la communication, l’affectivité et le bien-être émotionnel.

Cette visibilité accrue chez les femmes s’explique, selon elle, par trois grandes révolutions silencieuses. La première est sociale : la parole des femmes sur leur sexualité s’est libérée, portée par des générations qui refusent de laisser ce sujet aux seuls discours médicaux ou masculins. La deuxième est technologique : internet a permis un accès à l’information sans précédent, brisant l’isolement et dédramatisant ce qui était caché. Enfin, l’autonomisation économique des femmes leur donne les moyens d’investir dans leur bien-être intime sans avoir à en référer à un conjoint. La vente en ligne a ajouté une couche de discrétion bienvenue dans des sociétés où le regard des autres pèse encore lourd.

Dans le cabinet de la sexothérapeute, les profils de femmes utilisatrices de sextoys sont multiples. Certaines viennent avec la volonté de découvrir leur corps, parfois après des années de vie sexuelle active mais vécues sans réelle connaissance intime. D’autres cherchent à améliorer leur relation de couple en apprenant à mieux exprimer leurs besoins. Pour d’autres encore, l’objet comble une frustration liée à un partenaire peu attentif ou à une absence momentanée de relation. Enfin, certaines l’intègrent simplement pour varier les plaisirs et pimenter leur quotidien, dans une démarche d’épanouissement personnel.

La solitude affective ou l’insatisfaction relationnelle peuvent effectivement motiver cet achat, reconnaît Iyatola Yayi : « Pour une femme seule, le sextoy répond à un besoin physiologique, mais aussi à un besoin de réconfort. En couple, il peut servir de révélateur. Si la femme utilise l’objet pour compenser ce que le partenaire ne lui apporte pas, cela peut indiquer un problème plus profond de communication ou de compatibilité. Le travail du thérapeute est alors d’aider à discerner si l’usage est choisi, dans une optique d’enrichissement, ou subi, par manque ».

Cette insatisfaction sexuelle trouve souvent ses racines bien plus tôt dans la vie des femmes. Iyatola Yayi pointe du doigt une éducation sexuelle insuffisante, particulièrement pour les filles. « On ne leur apprend pas à se connaître, à explorer leur corps sans honte, ni à exprimer clairement leurs désirs. Le manque de communication dans le couple en découle naturellement. À cela s’ajoutent des attentes irréalistes véhiculées par la culture, qui oppose encore trop souvent la femme respectable à la femme libérée, créant un terrain fertile pour l’insatisfaction », a-t-elle expliqué

Faut-il pour autant conclure à une incapacité générale des hommes à satisfaire leurs partenaires ? La sexothérapeute refuse cette lecture trop simpliste. Le problème dira-t-elle « n’est pas que les hommes soient naturellement maladroits, mais que l’on n’enseigne ni aux uns ni aux autres l’écoute, la sensualité, la tendresse ou la communication érotique. Les garçons ne sont pas formés à être attentifs aux signaux de leur partenaire. Dans ce contexte, le sextoy agit comme un révélateur de cette carence éducative partagée ».

Malgré ces défis, poursuit-elle « les retours des patientes sur l’utilisation des sextoys sont très largement positifs. Elles rapportent une meilleure connaissance de leur anatomie et de leurs zones de plaisir. Beaucoup évoquent une réappropriation de leur corps, notamment après une grossesse ou un accouchement. L’estime de soi s’en trouve renforcée : se découvrir capable de plaisir est une puissante source de bien-être. Enfin, pour les couples qui communiquent, l’introduction d’un sextoy peut améliorer le dialogue et dédramatiser la sexualité. »

Cependant, tout usage comporte des risques potentiels si l’équilibre n’est pas respecté. Iyatola Yayi en identifie deux principaux : «  Le premier est physique : une utilisation trop intensive et trop puissante, notamment des vibromasseurs, peut entraîner une désensibilisation, rendant le plaisir plus difficile à atteindre sans l’objet. Le second est psychologique et relationnel : un repli sur soi, où la femme finit par préférer la simplicité de l’objet à la complexité de la relation humaine. En couple, un usage caché peut être vécu comme une trahison et blesser profondément l’ego du partenaire. »

La dépendance est donc une réalité clinique. L’experte pose un critère simple pour la distinguer d’un usage sain. « L’usage est ponctuel, choisi et n’empêche pas une vie sexuelle épanouie avec soi-même ou avec l’autre. Le problème survient quand la femme ne peut plus avoir de rapport sans le sextoy, ou préfère systématiquement la masturbation solitaire à l’intimité partagée. L’objet devient alors une nécessité qui masque une difficulté plus profonde, comme une peur de l’intimité ou une incapacité à gérer les frustrations inhérentes à toute relation », a-t-elle souligné.

Face à ce constat, quel message d’équilibre adresser aux femmes et à la société ? Iyatola Yayi invite chacune à explorer son plaisir sans honte ni culpabilité. Mais elle rappelle que la sexualité humaine est aussi faite de rencontres, d’émotions imprévues et de partage. Aux hommes, elle dit de ne pas se sentir menacés par ces objets, mais plutôt de se montrer curieux et intéressés par ce que leur compagne en retire. À la société dans son ensemble, elle lance un appel à cesser de faire de la sexualité un sujet de honte ou de performance.

En définitive, le sextoy n’est ni un ennemi ni un sauveur. C’est un outil, et comme tout outil, ses avantages et ses limites dépendent de l’usage que l’on en fait. Bien utilisé, il peut contribuer à une meilleure connaissance de soi et à une vie sexuelle plus épanouie. Mal utilisé, il peut creuser un isolement ou créer de nouvelles dépendances. L’important, conclut la sexothérapeute, est de ne jamais perdre de vue que la sexualité est avant tout une affaire de relations humaines.

Pierre MATCHOUDO

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