La Chine et l’Afrique face au mirage de la dette : Au cœur du mécanisme
Sous l’ombre bienveillante de l’Arbre à palabres de DW, cette émission de parole, où les mots prennent le temps de mûrir avant de porter leur fruit, a accueilli en fin de semaine écoulée un débat d’une brûlante actualité. Il s’agit de la dette que certains pays africains contractent auprès de la Chine, un sujet aussi complexe qu’épineux, souvent résumé à tort par l’image d’un piège aux mâchoires invisibles.
Éric Topona, le maître du jeu, pose les premières pierres de l’édifice avec une question simple en apparence : comment fonctionne le mécanisme des prêts chinois, et la montée des taux d’intérêt ne fragilise-t-elle pas davantage un continent en quête de souveraineté économique ? Pour y voir clair, trois esprits éclairés ont accepté de prendre la parole. Modibo Mao Makalou, économiste malien et ancien conseiller aux affaires économiques à la présidence du Mali, apporte la sagesse de l’expérience au sommet de l’État. Yves Ekoué Amaïzo, économiste et directeur général de l’Afrocentricity Think Tank basé en Autriche, offre le regard d’un analyste indépendant au cœur des institutions européennes. Enfin, Ibrahima Niang, enseignant chercheur au département de sociologie de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar et fondateur du think tank Institut des études africaines et asiatiques au Sahel, complète ce trio par une vision ancrée dans les réalités sociales et les relations entre l’Afrique et l’Asie.
Le premier constat qui émerge des échanges est que la présence chinoise sur le continent ne relève ni d’un geste philanthropique ni d’une simple stratégie de domination. Depuis plusieurs décennies, la Chine est devenue l’un des principaux créanciers bilatéraux des nations africaines. Ses prêts, souvent attribués dans le cadre d’accords de coopération Sud-Sud, ont permis de réaliser des infrastructures majeures : barrages hydroélectriques, lignes ferroviaires à grande vitesse, autoroutes, ports en eaux profondes, hôpitaux modernes. Ces réalisations, visibles à l’œil nu, répondent à un besoin criant de développement et comblent un vide laissé par les anciennes puissances coloniales longtemps hésitantes à investir dans des projets structurants.
Pourtant, derrière le béton et l’acier, se cache une architecture financière dont la transparence fait parfois défaut. Modibo Mao Makalou rappelle que, contrairement aux prêts du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, les contrats chinois ne sont pas toujours rendus publics dans leur intégralité. Cette opacité relative empêche une évaluation précise des conditions réelles d’emprunt. Le risque de défaut, comme l’a illustré le cas de la Zambie, plane au-dessus de plusieurs économies. Ce pays d’Afrique australe, qui avait emprunté massivement pour moderniser ses infrastructures, s’est retrouvé dans l’incapacité de rembourser sa dette, entraînant une renégociation douloureuse avec ses créanciers, dont la Chine.
Yves Ekoué Amaïzo apporte une nuance essentielle en expliquant que la montée des taux d’intérêt à l’échelle mondiale n’est pas un phénomène propre aux prêts chinois. Elle touche toutes les dettes souveraines et révèle la fragilité structurelle d’économies souvent dépendantes des matières premières. La Chine, en tant que créancier, dispose d’une arme à double tranchant. D’un côté, elle peut accorder des délais de grâce ou restructurer les dettes, comme elle l’a fait pour plusieurs pays dans le cadre de l’initiative du G20. De l’autre, en cas de non remboursement, elle peut activer des clauses de saisie ou prendre le contrôle d’actifs stratégiques, comme le port de Hambantota au Sri Lanka, un précédent qui fait figure d’avertissement pour de nombreux gouvernements africains.
Le débat prend une tournure plus philosophique lorsque Ibrahima Niang prend la parole. Il insiste sur la nécessité de dépasser le seul prisme de la dette pour s’interroger sur la nature du développement que ces prêts sont censés financer. Construire une route ou un chemin de fer, aussi utile soit-il, n’a de sens que si ces infrastructures sont intégrées dans un tissu économique local capable de les entretenir et d’en tirer profit. Trop souvent, les appels d’offres attribués à des entreprises chinoises privilégient la main d’œuvre importée et les matériaux venus de l’empire du Milieu, limitant ainsi les retombées pour les populations locales. Cette pratique, bien que conforme à certains accords de prêts, nourrit un sentiment de dépendance et de frustration.
Les trois invités s’accordent sur un point essentiel : il serait réducteur de parler de piège au sens où la Chine agirait seule pour asphyxier le continent. La responsabilité des élites africaines est également engagée. Modibo Mao Makalou le dit sans détour, avec la gravité d’un homme qui a connu les arcanes du pouvoir : certains États ont accepté des prêts sans évaluation rigoureuse de leur capacité de remboursement, parfois dans l’urgence de satisfaire des promesses électorales ou de financer des projets à forte visibilité politique. Cette frénésie d’emprunts a créé un endettement croisé où les pays africains se retrouvent parfois à rembourser plus qu’ils n’investissent dans leurs propres services sociaux.
Yves Ekoué Amaïzo élargit la réflexion en rappelant que l’endettement bilatéral avec la Chine s’inscrit dans une concurrence mondiale. Les puissances occidentales, longtemps critiques sur l’opacité des prêts chinois, ne sont pas toujours exemplaires en matière de transparence lorsqu’il s’agit de leurs propres entreprises ou de leurs politiques d’aide. Il existe une forme d’hypocrisie du débat international où l’on stigmatise la Chine pour des pratiques qui, sous d’autres noms, existent depuis des siècles dans les relations Nord Sud. L’essentiel, selon lui, est que les pays africains renforcent leurs capacités de négociation, en mettant en place des cadres juridiques solides et en mutualisant leur poids diplomatique pour obtenir des contrats plus équilibrés.
Ibrahima Niang conclut cette séquence en invitant à regarder vers l’avenir. Pour lui, la solution ne réside pas dans un refus des financements chinois, car le besoin d’investissement est trop pressant. Elle se trouve dans une diversification intelligente des partenaires, mais aussi dans un recentrage sur les économies locales. Il cite l’exemple de certains pays qui ont commencé à exiger un transfert de technologies et une formation approfondie des travailleurs nationaux dans le cadre des grands projets financés par la Chine. Cette approche, encore timide, pourrait transformer une relation parfois asymétrique en véritable partenariat gagnant-gagnant.
Alors que l’ombre s’allonge sous l’Arbre à palabres et que les voix deviennent plus confidentielles, Éric Topona laisse ses invités sur une note d’espoir tempéré. La dette chinoise n’est pas un piège inéluctable, mais un miroir tendu aux fragilités africaines. Elle révèle autant les faiblesses des systèmes de gouvernance que l’urgence d’une planification économique plus autonome. Le vrai danger, conclut Modibo Mao Makalou, ne réside pas dans l’endettement lui-même, mais dans la perte de la capacité à décider de son propre destin. Si l’Afrique parvient à transformer ces prêts en leviers de souveraineté industrielle et humaine, alors le débat pourra enfin quitter la rhétorique du piège pour embrasser celle de la construction partagée.
Pierre MATCHOUDO