L’invisible rejoint le visible : Bienvenue au tribunal des ombres justes

 L’invisible rejoint le visible : Bienvenue au tribunal des ombres justes

Pensez ou supposez un endroit où le temps suspend son vol. Où les murs ne sont pas en béton mais en présences invisibles. Où chaque parole prononcée pèse le poids d’une vie, parfois de plusieurs. Ce lieu existe désormais au Bénin. Il ne se trouve pas dans un quartier administratif avec des façades vitrées. Il est blotti dans l’enceinte sacrée du Temple du Palais royal d’Adjahounto-Houindo, à Avrékété-Kodji. Le 21 février 2026, les ancêtres ont ouvert leur tribunal.

Ne cherchez pas la télévision pour filmer les audiences. Ce n’est pas ce genre de justice. Ici, les caméras seraient de trop. Ce qui se joue dans cette enceinte est trop intime, trop profond. On y vient parce qu’on a épuisé tous les autres recours. Parce que la loi écrite, avec ses articles et ses alinéas, n’a pas su panser toutes les plaies. Parce que parfois, le cœur a besoin de comprendre ce que le cerveau n’arrive pas à formuler.

Ce tribunal traditionnel, c’est l’enfant d’une idée simple mais lumineuse. Une idée que Dadah Bokpè Houézrèhouèkè a portée comme on porte un nouveau-né. Il faut l’imaginer, ce sage, regardant le Bénin d’aujourd’hui avec ses buildings qui poussent, ses routes qui s’allongent, son président Patrice Talon qui transforme le pays à un rythme effréné. Et là, dans ce tourbillon de modernité, Dadah Bokpè Houézrèhouèkè a vu quelque chose. Il urge d’immortaliser les œuvres du bon développeur, Patrice Talon.

Il s’est dit que tout ce béton, tout cet acier, toute cette énergie déployée pour faire du Bénin un pays émergent méritait un socle. Que le président Talon, ce digne fils de sa nation, qui a traversé les océans du business pour revenir gouverner sa terre, ne pouvait pas être seulement un bâtisseur. Il devait aussi être un maillon dans une chaîne bien plus ancienne. Une chaîne qui relie les vivants à ceux qui ne sont plus là et à ceux qui ne sont pas encore nés.

Alors Dadah Bokpè Houézrèhouèkè a réuni plusieurs têtes couronnées, des chefs coutuliers, des Vodounon, etc…. Pas dans un bureau climatisé avec des graphiques et des PowerPoint. Non. Il est allé puiser là où la parole est sacrée. Il a nommé vingt-sept gardiens de cette nouvelle vieille justice. Vingt-quatre juges, pas un de plus, pas un de moins. Pourquoi vingt-quatre ? Parce qu’une seule tête, même sage, peut se tromper. Parce que vingt-quatre paires d’yeux voient ce qu’une seule paire ne verra jamais. Parce que vingt-quatre consciences réunies, c’est déjà une petite assemblée d’ancêtres.

Parmi eux, il y a Bada Aganna Erin-4, roi d’Abomey-Calavi. Lui, c’est le Procureur Général. Mais attention, pas celui qui poursuit pour enfermer. Celui qui veille à ce que l’ordre traditionnel soit respecté. Il a été choisi parce qu’il connaît les mots, lui le professeur de linguistique. Parce que dans ce tribunal, chaque mot doit être le bon. Un mot de trop peut briser une famille. Un mot manquant peut laisser une injustice ouverte pour l’éternité.

À la présidence, Dah Glele Milonon 2. Lui, c’est l’homme du Fâ. Ceux qui connaissent savent ce que cela signifie. Le Fâ, ce n’est pas une simple divination. C’est la bibliothèque vivante de tout un peuple. C’est la mémoire des siècles condensée dans des signes. Dah Glele Milonon 2 préside parce qu’il sait lire entre les lignes du visible. Parce que quand une affaire est trop embrouillée pour les yeux ordinaires, lui peut consulter ce que les yeux ne voient pas.

Et puis il y a Dah Alodjê 2 Coovi, gardien des écritures, maître du greffe. Dans sa mémoire à lui, ce ne sont pas des dossiers classés par ordre alphabétique qui s’entassent. Ce sont des histoires de vies, des promesses échangées, des alliances scellées parfois des générations plus tôt.

Quand on demande à Dah Glele Milonon 2 pourquoi tout cela est nécessaire, ses paroles frappent comme un gong. Il parle du président Talon. Il dit : « Lorsque vous avez un homme de cette vision, qui a su donner malgré les obstacles une identité au Bénin à travers l’héritage de ses aïeux, vous ne pouvez que prendre sa direction. » Comprenez bien. Ce n’est pas de la flatterie. C’est une reconnaissance. C’est l’aveu que la modernité, quand elle est bien menée, ne tue pas la tradition. Elle la réveille.

Regardez autour de vous. Les tribunaux classiques croulent sous les dossiers. Des divorces qui traînent dix ans. Des histoires de terrain qui empoisonnent des villages entiers. Pourquoi ? Parce que la justice moderne regarde les faits, pas les cœurs. Elle dit : « Tu as signé, tu dois. » Mais quand il n’y a pas de signature ? Quand la promesse a été faite au coucher du soleil, devant témoins, avec une parole qui valait plus que tous les papiers du monde ? La loi écrite hausse les épaules. Elle n’a pas prévu ça.

Le tribunal traditionnel, lui, a prévu l’imprévu. Il sait que dans certaines affaires, la preuve matérielle n’existe pas. Que ce qui compte, c’est la réputation d’une famille. C’est le respect dû à un ancêtre. C’est une malédiction qui pèse sur une lignée sans que personne n’ose en parler. Ces choses-là, aucun code civil ne les mentionne. Pourtant, elles existent. Elles pourrissent des vies. Elles empêchent les enfants de dormir et les vieux de mourir en paix.

Alors ce tribunal fait ce que les autres ne font pas. Il écoute. Il écoute longtemps. Il écoute les vivants, bien sûr, mais il écoute aussi les absents. Il laisse une place, dans le cercle, pour ceux qui sont partis. Parce que dans la conception africaine de la justice, un mort peut être partie prenante dans un procès. Si vous avez offensé votre père décédé en manquant à une promesse, ce n’est pas parce qu’il n’est plus là que l’affaire est close. Le tribunal des Royaumes Unis sait ça. Il a prévu des procédures pour que les ancêtres puissent, par la bouche des vivants, faire entendre leur voix.

Le Procureur Général Bada Aganna Erin-4 l’a dit magnifiquement : « La justice doit parler la langue des mères, comprendre les usages des villages. » C’est tout le programme, en une phrase. Parce que la justice, si elle ne parle pas la langue des mères, elle reste étrangère. Elle vient d’ailleurs, elle repart ailleurs. Les justiciables repartent chez eux avec une décision qu’ils n’ont pas comprise, rendue par quelqu’un qu’ils ne reverront jamais. Et le conflit, lui, continue en dessous, comme un feu qui couve sous la cendre.

Le Tribunal Traditionnel, lui, ne repart pas. Il reste là, dans le village, dans la mémoire. Ses juges, on les croise au marché. On leur parle le soir, sous l’arbre à palabres. La sentence, on la vit au quotidien. Ce n’est pas une feuille de papier qu’on range dans un tiroir. C’est une réconciliation qu’on respire chaque matin en se levant.

Vous allez me dire : mais alors, ce tribunal, il remplace l’État ?

Surtout pas. Dadah Bokpè Houézrèhouèkè est formel là-dessus. Le tribunal des Royaumes Unis ne vient pas concurrencer la justice de la République. Il vient là où elle ne peut pas aller. Comme un grand frère qui aide le petit là où ses forces manquent. Les deux justices doivent coexister, main dans la main. Dans beaucoup de pays, on a compris ça. Les systèmes les plus solides sont ceux qui savent mêler le droit moderne et la coutume, sans que l’un écrase l’autre.

Et puis il y a cette chose magnifique que ce tribunal fait sans même y penser : il transmet. Chaque audience sera  une école. Les jeunes qui viendront, parfois par hasard, parfois traînés par un parent, ils verront comment on règle un conflit sans se battre. Comment on parle à un aîné. Comment on invoque les ancêtres sans en avoir peur. Cette éducation-là, aucun livre ne peut la donner. Elle passe par les yeux, par les oreilles, par le corps.

Le président patrice Talon, en bâtissant des ponts, des hôpitaux, des écoles, a donné au Bénin un corps neuf. Dadah Bokpè Houézrèhouèkè et ses sages, en ouvrant ce tribunal, donnent à ce corps une âme. Parce qu’un pays sans âme, c’est une coquille vide. Ça brille peut-être, mais ça ne chauffe pas le cœur.

Ceux qui sont venus le 21 février l’ont senti. Dans l’enceinte sacrée, quelque chose a tremblé. Pas la terre, non. Quelque chose de plus profond. Une fibre oubliée qui s’est remise à vibrer. Les dignitaires présents, les têtes couronnées, les vodounon, tous ont compris qu’ils assistaient à une naissance. Celle d’une institution qui, si on en prend soin, traversera les siècles.

Alors voilà. Le Bénin a désormais un endroit où la nuit, quand la justice des hommes s’endort, d’autres veillent. Un endroit où l’on peut venir avec un cœur gros comme ça, et repartir plus léger. Un endroit où l’on vous parle de vos ancêtres pour vous aider à régler vos problèmes d’aujourd’hui.

Dadah Bokpè Houézrèhouèkè, en créant ce tribunal, a tendu un fil invisible entre le passé et l’avenir. Sur ce fil, le Bénin tout entier peut marcher, s’il le veut, vers un destin où modernité et tradition dansent ensemble, sans que l’une marche sur les pieds de l’autre. Et quand un pays arrive à faire cette danse, c’est qu’il a trouvé son rythme. Le Bénin, depuis quelques jours, a retrouvé le sien.

Damien TOLOMISSI

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