Dadah Bokpè Houézrèhouèkè : « La leçon du feu, le péril nécessaire »
Dans ce texte empreint de la sagesse des ancêtres, Sa Majesté Dadah Bokpè Houézrèhouèkè invite à repenser notre rapport à la difficulté. À contre-courant d’une époque qui promet le succès sans effort, il rappelle que la véritable grandeur se forge dans l’adversité. Avec des images puisées dans la vie quotidienne et la tradition orale, il nous transmet une leçon universelle : vaincre sans périr n’est pas éviter le combat, mais le mener avec préparation et dignité. Lisez plutôt !!!
« Il est une parole que les anciens soufflent à nos oreilles lorsque le chemin devient escarpé. Ils nous disent que la facilité est un leurre, et que le vrai triomphe ne se cueille pas au bord du fossé, comme un fruit oublié. Cette parole, je la porte en moi depuis que j’ai commencé à arpenter les sentiers de la vie. Elle est mon bâton et ma lampe. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » Ces mots, venus de très loin, traversent les âges pour nous rappeler une vérité simple et dure : la valeur d’une victoire se mesure à l’aune des risques que l’on a su prendre et des difficultés que l’on a su dompter.
Beaucoup, autour de nous, cherchent la voie plane. Ils veulent le sommet sans l’ascension, la moisson sans les semailles, la paix sans le combat. Ils rêvent de vaincre sans péril, certes, mais ils confondent ce noble objectif avec celui de vaincre sans effort. Ils voudraient cueillir la gloire comme on ramasse un caillou, sans se baisser. Mais la vie, dans sa grande sagesse, ne fonctionne pas ainsi. Elle place sur notre route des obstacles, non pour nous humilier, mais pour nous révéler à nous-mêmes. Le rocher que l’on pousse devient notre force. La rivière que l’on traverse devient notre courage.
Regardez l’enfant qui apprend à marcher. Il tombe cent fois, il se relève cent fois. Si sa mère le portait toujours, il ne connaîtrait jamais la joie de ses premiers pas. La difficulté est une maîtresse exigeante, mais elle est la seule qui prépare vraiment à la vie. Ceux qui ont tout reçu sans effort, sans jamais lutter, ressemblent à des arbres plantés dans une terre trop riche : leur bois est mou, leur écorce est fine, et le premier vent les couche.
Vaincre sans périr est donc un art, une science subtile qui ne consiste pas à fuir le danger, mais à l’apprivoiser. Il faut distinguer le risque calculé de l’inconscience. Le guerrier qui part au combat sans regarder l’horizon, sans connaître la force de l’ennemi, sans préparer ses armes, celui-là ne cherche pas la gloire, il cherche sa perte. Il périra, et son triomphe ne sera qu’un rêve brisé. Vaincre sans péril, c’est d’abord accepter que le péril existe, le regarder en face, l’étudier, le comprendre. C’est préparer son esprit et son corps à l’affronter.
Le forgeron, dans son atelier, ne jette pas le métal froid sur l’enclume en espérant le façonner. Il le chauffe d’abord longuement, jusqu’à ce qu’il devienne rouge, jusqu’à ce qu’il devienne malléable. Il mesure la température, il choisit le bon moment, il frappe avec précision. S’il frappe trop tôt, le métal se brise. S’il frappe trop tard, il a perdu sa chaleur et résiste. Ainsi doit être notre préparation face aux épreuves. Il faut savoir attendre le moment juste, reconnaître quand la difficulté est mûre pour être affrontée.
La peur, voyez-vous, n’est pas une faiblesse. Elle est même le premier signe de la sagesse. L’homme qui ne craint rien ne mesure pas le danger, il court à sa perte comme un aveugle. L’homme sage, lui, ressent la peur. Elle lui parle, elle l’avertit. Mais il ne se laisse pas paralyser par elle. Il l’écoute, et il décide. Il pèse le pour et le contre. Il anticipe les coups, il prépare ses ripostes. Il sait que la difficulté n’est pas une ennemie, mais une enseignante. Chaque obstacle surmonté nous apprend une leçon qu’aucun livre ne peut nous donner. Chaque chute évitée ou réparée nous rend plus habile pour la suite du chemin.
Dans nos villages, on raconte l’histoire du jeune chasseur qui voulait tuer le buffle solitaire sans sortir de sa case. Il disait : « Je l’atteindrai d’une parole, ma ruse est plus forte que ses cornes. » Les anciens hochaient la tête. Le buffle, disaient-ils, ne se laisse pas vaincre par des mots. Il faut affronter la brousse, ses épines et sa chaleur. Il faut suivre la piste, lire les signes, et au moment venu, il faut planter ses pieds dans la terre et regarder la bête dans les yeux. C’est là, dans ce face-à-face, que se gagne le combat. C’est là que se construit l’histoire que l’on racontera au coin du feu. Le chasseur imprudent, lui, ne revient pas. Ou s’il revient bredouille, il revient avec une honte plus lourde à porter que le sac vide.
Il en est de même pour toutes les grandes choses de la vie. Voulez-vous fonder un foyer durable ? Il vous faudra traverser des orages, apprendre à pardonner, à vous taire quand la colère monte, à parler quand le silence devient un mur. Voulez-vous réussir dans votre travail ? Il vous faudra accepter les échecs, recommencer, apprendre de ceux qui savent plus que vous, supporter les nuits courtes et les matins difficiles. Voulez-vous être respecté dans votre communauté ? Il vous faudra donner sans toujours recevoir, aider sans attendre le retour, tenir votre parole même quand elle vous coûte.
Ainsi va la vie. La société, la famille, le travail, l’amitié, tout est champ de bataille. Non pas pour détruire l’autre, mais pour construire sa propre demeure. Chaque défi que nous relevons est une pierre que nous ajoutons à notre maison intérieure. Refuser le défi par peur de la difficulté, c’est accepter de vivre dans une hutte de paille, prête à s’effondrer au premier vent fort. Accepter le défi avec préparation et détermination, c’est bâtir en pierre et en bois dur.
Il ne faut donc pas craindre les difficultés. Il faut les anticiper. C’est le secret de la longue vie et du vrai succès. L’arbre qui a poussé dans la plaine fertile, à l’abri des autres, n’a jamais connu la morsure du vent. Le jour où la grande tempête arrive, il se brise, car ses racines sont restées faibles, superficielles. L’arbre qui a poussé seul sur la colline, fouetté par les intempéries depuis sa naissance, a dû plonger ses racines profondément dans le roc pour chercher l’eau et la stabilité. Lui, il résiste à la tempête. Il danse avec elle, il plie mais ne rompt pas. Vaincre sans péril, c’est être cet arbre. C’est accepter les intempéries de la vie pour que nos racines deviennent inébranlables. »
(Suite de la deuxième et dernière Partie dans la prochaine parution)
UNE REFLEXION DE DADAH BOKPE HOUEZREHOUEKE