Présidentielle 2026 au Bénin : Les exilés dans le dilemme
Dans les cafés de Paris, les épiceries de Marseille ou les salons d’autres villes européennes, une question fuse, répétée comme un leitmotiv au sein de la diaspora béninoise engagée : « Et maintenant, que vont-ils faire ? ». « Ils », ce sont les figures de proue de l’opposition en exil, Sébastien Ajavon, Léhady Soglo et Komi Koutché. Le récent choix de la mouvance et de son chef Patrice Talon porté sur Romuald Wadagni, ministre de l’Économie et des Finances, candidat à la présidentielle de 2026, a agité l’échiquier politique comme un coup de tonnerre. Si la nouvelle a fait les gros titres au Bénin, c’est ici, en Europe, dans le creuset de l’exil, qu’elle résonne avec une intensité particulière. La consigne de vote des « frères de l’axe » est l’énigme que tout le monde tente de résoudre.
Le choix de Romuald Wadagni par la mouvance présidentielle n’est pas une simple candidature. C’est un signal. Celui d’un homme perçu comme un technocrate compétent, un pilote de l’économie respecté sur la scène internationale. En se lançant, il a immédiatement polarisé le débat. Pour ses soutiens, il incarne la continuité et la crédibilité économique. Pour ses adversaires politiques, il est le visage d’un système qu’ils combattent. Mais surtout, pour les autres opposants en exil, son entrée en lice change radicalement la donne. Il a, le premier, tiré la ficelle. La question n’est plus de savoir si l’opposition va se structurer, mais comment elle va le faire face à un candidat aussi fortement identifié au pouvoir sortant.
En effet, Romuald Wadagni a placé la barre très haut. Son bilan à la tête du ministère de l’économie et des finances sera son principal argument. En se positionnant si tôt, il force ses adversaires à sortir de l’ombre et à définir une stratégie claire. L’ère des discours incantatoires et des critiques sans proposition est révolue. Il impose un duel sur le terrain de la crédibilité gestionnaire. Cette précipitation stratégique a créé un électrochoc dans la diaspora. Le soutenir serait une reconnaissance de sa compétence, mais aussi un renoncement à une opposition frontale. Le combattre risquerait de diviser le vote contestataire et de favoriser le pouvoir. C’est le cœur du dilemme.
Les « Frères de l’Axe »
L’expression « frères de l’axe », utilisée par des observateurs avisés, décrit parfaitement la relation complexe qui unit Ajavon, Soglo et Koutché. Ils sont unis par un destin commun : l’exil politique et une opposition farouche au régime actuel. Ils forment une nébuleuse dont l’influence, notamment via les réseaux sociaux et les relais communautaires en Europe, est considérable sur une partie de la diaspora. Leur capacité à mobiliser l’électorat de l’extérieur, et par ricochet à l’intérieur du pays via les transferts d’idées n’est plus à démontrer. Pourtant, derrière cette façade d’unité, se cachent des sensibilités, des ambitions et des électorats distincts.
Sébastien Ajavon, l’homme d’affaires, porte une voix libérale et pragmatique. Son électorat est peut-être le plus susceptible de trouver des points de convergence avec un technocrate comme Wadagni, sur les questions économiques. Léhady Soglo, héritier d’une lignée politique historique, incarne une opposition plus institutionnelle. Son positionnement sera crucial pour rallier une frange plus traditionnelle de l’électorat. Komi Koutché, l’ancien ministre devenu critique virulent, représente une ligne dure, sans compromission. Sa base est la plus radicale dans son rejet du système en place.
Cette diversité est à la fois leur force et leur faiblesse. Une alliance formelle entre eux créerait une force politique redoutable. Mais la candidature de Romuald Wadagni fait peut-être volée en éclats cette hypothèse idéale. Elle les oblige à une introspection douloureuse : leur opposition est-elle si viscérale qu’ils préféreraient voir Wadagni l’emporter, faute de s’entendre ? Ou sa candidature est-elle le catalyseur qui va enfin les pousser à dépasser leurs divergences pour proposer une alternative unie et crédible en s’associant dans l’ombre au parti Les Démocrates de Boni Yayi. Ce qui est évident, plusieurs scénarios pour une bataille épique sont possibles, et chacune est scrutée avec attention.
Le scénario du ralliement tactique
C’est le plus surprenant, mais pas impossible. Un ou plusieurs des « frères de l’axe » pourraient estimer que la candidature de Wadagni, bien que liée au pouvoir, est la moins pire des options. Ils pourraient voir en lui un interlocuteur raisonnable, un rempart contre d’autres figures plus radicales au sein du régime. Ce scénario, qui semblerait être une trahison aux yeux de leurs partisans les plus fervents, nécessiterait une communication d’une habileté extrême. Il signifierait que pour certains, la priorité est moins de battre Talon que d’éviter un scénario catastrophe.
Le scénario de l’opposition frontale et divisée
C’est le scénario probable, mais aussi le plus risqué. Chaque figure de l’axe maintiendrait sa propre ligne, refusant tout compromis avec Romuald Wadagni.
Le scénario de l’alternative unifiée
C’est le scénario idéal pour les opposants, mais le plus difficile à réaliser. La menace de la candidature de Romuald Wadagni pourrait servir d’électrochoc pour que Ajavon, Soglo et Koutché trouvent un accord historique : soutenir sans équivoque le candidat de l’opposition autour d’un projet commun, transcendant leurs individualités. Cette option transformerait la présidentielle en une véritable bataille, bipolaire. Elle redonnerait peut-être espoir à leurs militants et soutiens, tant au Bénin qu’en diaspora, lassée par les divisions stériles.
L’attente et la stratégie
La balle est désormais dans le camp des « frères de l’axe ». Leur silence, ou leurs prises de parole éparses, sont décryptés comme des signaux. La pression est immense. Leurs militants s’impatientent et réclament une direction claire. La réponse ne sera pas seulement une consigne de vote. Elle sera un révélateur de la maturité politique de l’opposition béninoise. Sa capacité à penser au-delà des ego et des calculs à court terme. Il s’agit de savoir si l’opposition portée par le parti Les Démocrates va s’entendre sur l’essentiel en tombant d’accord sur le candidat qui sera choisi par le comité mise en place.
La suite de cette partie d’échecs se joue en coulisses, dans des discussions secrètes, des appels téléphoniques confidentiels entre l’Europe et le Bénin. Chaque mot, chaque geste est pesé. Les militants retiennent leur souffle. Car ils savent que la décision de ses leaders en exil pèsera lourd dans la balance démocratique béninoise. L’« axe » est à la croisée des chemins. Son prochain mouvement pourrait bien déterminer le visage politique du Bénin pour les cinq prochaines années. L’histoire est en train de s’écrire, et une partie cruciale se déroule loin de Cotonou, dans le cœur et l’esprit de ses fils exilés.
Damien TOLOMISSI