Teindre ses cheveux : L’innocence en péril
Se colorer les cheveux est une pratique esthétique de plus en plus répandue, séduisant autant les artistes désireux de se démarquer que les jeunes souhaitant simplement changer de look. Au Bénin, comme ailleurs dans le monde, cette tendance prend de l’ampleur, souvent sans une pleine conscience des risques potentiels pour la santé.
Les déclarations de Nadine, élève à Cotonou, qui affirme « J’ai voulu changer de look de ma chevelure… On se fait facilement remarquer », ou de Géraldo, jeune artiste pour qui « un artiste doit se démarquer », illustrent cette quête d’identité. Pourtant, derrière la façade colorée et ludique se cache une réalité moins brillante : les colorants capillaires contiennent un cocktail de substances chimiques dont les effets sur l’organisme commencent à être sérieusement documentés par la science.
Pour comprendre les risques, il faut d’abord regarder de près ce qui se trouve dans le flacon. Les teintures capillaires, en particulier les colorations permanentes les plus populaires, sont des produits complexes. Les autorités sanitaires recensent plus de 5 000 substances chimiques différentes dans leur composition. Pour agir en profondeur et offrir une couleur durable, ces produits doivent pénétrer la fibre capillaire. Le cheveu est constitué de plusieurs couches ; la cuticule, l’enveloppe externe, protège le cortex qui contient la couleur naturelle. Les colorations permanentes utilisent des agents oxydants agressifs, comme l’ammoniaque, pour ouvrir les écailles de la cuticule et déposer des pigments artificiels dans le cortex. Ce processus même fragilise le cheveu.
Le problème principal est que ces substances (Paraphénylènediamine, résorcinol et ammoniaque) ne restent pas en surface. Elles traversent la barrière cutanée du cuir chevelu et peuvent pénétrer dans la circulation sanguine, exposant ainsi l’organisme entier à leurs effets potentiels. Comme le souligne le cancérologue Alain Toledano, « la peau n’est pas une barrière de protection, elle favorise la pénétration des actifs ». C’est la dose cumulée, au fil des applications mensuelles ou bimestrielles pendant des années, qui finit par poser problème.
Des risques pour la santé qui ne peuvent plus être ignorés
Au-delà des allergies immédiates, c’est l’impact à long terme de ces colorations qui inquiète le monde scientifique. Plusieurs études de grande envergure ont tenté d’établir un lien entre l’usage régulier de teintures permanentes et l’apparition de certains cancers. Une étude américaine majeure, la « Sister Study », a suivi près de 47 000 femmes pendant huit ans. Ses conclusions, publiées en 2019, ont établi que les femmes utilisant régulièrement des teintures permanentes (tous les 5 à 8 semaines) avaient un risque accru de 9% en moyenne de développer un cancer du sein par rapport à celles n’en utilisant pas. Un détail a particulièrement interpellé les chercheurs : l’augmentation du risque n’était pas uniforme. Elle était de 8% pour les femmes blanches, mais grimpait à 60% pour les femmes noires. Les chercheurs avancent que les produits spécifiquement conçus pour les cheveux des femmes noires pourraient contenir des concentrations plus élevées de produits chimiques perturbateurs endocriniens.
D’autres études ont évoqué un risque potentiel pour les professionnels de la coiffure, exposés quotidiennement à ces produits. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a d’ailleurs classé le métier de coiffeur comme un travail « probablement cancérogène » en raison des risques de cancer de la vessie. Pour les utilisatrices domestiques, le lien est moins direct mais ne peut être écarté. Comme le souligne le Dr Christine Ambrosone, bien que ces études observationnelles soient sérieuses, elles montrent une corrélation et non un lien de cause à effet indiscutable. Néanmoins, la tendance observée invite à la prudence.
Comment se faire beau sans se faire du mal ?
Face à ces constats, une prise de conscience est nécessaire, mais il n’est pas obligatoire de renoncer à toute coloration. Des alternatives et des gestes simples permettent de réduire significativement l’exposition aux produits les plus risqués. Les études sont formelles, les teintures semi-permanentes ou temporaires ne sont pas associées à une augmentation du risque de cancer. Elles agissent en enrobant le cheveu sans pénétrer en profondeur dans le cortex, limitant ainsi les dégâts et l’exposition de l’organisme. Le henné, l’indigo ou la rhubarbe offrent une palette de couleurs naturelles. Ces poudres végétales gainent le cheveu sans le détruire. Attention toutefois : il est crucial de bien vérifier la composition, car l’appellation « végétale » ou « naturel » n’est pas toujours un gage de pureté et certains produits peuvent encore contenir des additifs chimiques. La chronicité est un facteur clé. Plus on espace les colorations permanentes, plus on réduit la « dose cumulée » de produits chimiques absorbée par le corps. Apprendre à identifier les ingrédients les plus nocifs (PPD, résorcinol, ammoniaque) et demander à son coiffeur quels produits il utilise est une démarche responsable. Privilégier les marques qui s’engagent à éliminer les substances les plus controversées est également recommandé.

Une question de choix éclairé
L’engouement pour la coloration capillaire, porté par des jeunes comme Nadine et Géraldo, est compréhensible dans une société où l’apparence et l’affirmation de soi sont primordiales. Cependant, la quête de beauté ne devrait pas se faire au détriment de la santé. Comme le rappelle le Dr Ambrosone, le risque lié aux teintures, bien que réel, reste faible comparé à d’autres facteurs de risque avérés comme le tabagisme, la sédentarité ou la consommation d’alcool. Il ne s’agit pas de diaboliser une pratique, mais de promouvoir un consommateur averti. Comprendre les risques, aussi minimes soient-ils, et connaître les alternatives moins dangereuses, permet à chacun de faire un choix éclairé. Changer de look pour se plaire et s’affirmer est une liberté. La préserver, c’est aussi avoir la lucidité de questionner ce qui se cache derrière le flacon et d’adopter les gestes qui préservent notre capital santé sur le long terme. Comme le conclut si justement Martin, le retraité sexagénaire, il s’agit d’éviter qu’une « pratique anodine » ne mette en danger « la jeune garde à la recherche d’une extravagance ».
LA REDACTION