Transports en commun au Bénin : Le chemin de croix quotidien des usagers
Depuis des décennies, la mobilité est une part indissociable de la vie des Béninois. Du nord au sud, d’est en ouest, les populations voyagent pour le commerce, l’administration, la famille ou la santé. Pourtant, ce qui devrait être un simple déplacement se transforme bien souvent en un calvaire, un « martyre » pour des milliers d’usagers quotidiennement confrontés à un système de transport en commun défaillant, anarchique et impitoyable.
Historiquement, l’État était un acteur central dans le secteur des transports. Mais son désengagement progressif a ouvert la voie à une privatisation sauvage. Aujourd’hui, une myriade de compagnies, légales ou illégales, se partage le marché, sans réelle coordination ni régulation. Sur les axes phares comme Cotonou-Parakou ou Porto-Novo vers les villes du septentrion, la compétition est féroce en apparence, mais elle ne profite pas au client. Elle a, au contraire, engendré une jungle où chaque acteur défend son pré carré, au mépris des droits les plus élémentaires des voyageurs.
Dans cet environnement, les notions de confort et de sécurité passent au second plan. Les droits des clients sont bafoués. Le confort dans ces bus laisse à désirer. Les chauffeurs et les convoyeurs s’érigent en maîtres tous puissants. Le client, pourtant roi dans tout commerce civilisé, est ici un captif, obligé de subir pour pouvoir simplement se déplacer.
L’arbitraire et la loi du plus fort sur la route
Le premier affront subi par l’usager est celui du temps, une denrée dont chacun dispose librement. Les heures de départ théoriques sont de vagues suggestions, rarement respectées. Le véritable calvaire commence une fois le bus en mouvement. Le trajet se transforme alors en une succession d’arrêts intempestifs, soigneusement calculés par les chauffeurs et leurs convoyeurs pour maximiser leurs profits annexes.
Le trajet Parakou-Cotonou, qui devrait normalement prendre environ 7 ou 8 heures sur des routes aujourd’hui en bon état, peut facilement s’étirer sur 10 à 14 heures interminables. Ces retards ne sont pas dus aux nids-de-poule, mais à des stratégies commerciales délibérées : arrêts prolongés devant des échoppes complices, attentes pour remplir le bus au-delà de sa capacité, ou détours pour des livraisons informelles. Le temps de l’usager, son urgence ou sa fatigue, ne pèsent rien face à l’appât du gain immédiat. Cette loi du plus fort s’applique également aux tarifs. Les prix sont fluctuants, souvent au gré des compagnies, de la saison ou même de l’humeur du convoyeur. Il n’existe pas de barème officiel et contraignant, laissant l’usager à la merci d’une négociation inégale où il est toujours perdant.
Un parc vétuste et un choix cornélien
Le problème ne se limite pas aux comportements humains. Le parc automobile lui-même est un sujet d’inquiétude. Si quelques compagnies sérieuses investissent dans des bus récents, beaucoup d’autres alignent des carcasses roulantes, véritables épaves rescapées des cimetières automobiles européens. Ces « France-chemises », des véhicules importés d’Europe ayant souvent dépassé leur prime jeunesse, sont « retapés » sommairement pour la circonstance. Leur mise en circulation pose de sérieuses questions de sécurité mécanique et de salubrité. Dans ces conditions, le voyage devient une épreuve de résistance physique et nerveuse.
Face à cette situation, l’usager est piégé. Son choix est cornélien : se confier à une compagnie un peu plus fiable, mais souvent plus chère, ou risquer l’aventure dans des bus à l’état calamiteux pour économiser quelques francs. La troisième option, tout aussi périlleuse, est d’emprunter les « petites voitures » (taxis clandigns), où les risques d’accidents et les dérives sont tout aussi présents. Dans tous les cas de figure, il rumine sa colère, impuissant, contraint de subir pour atteindre sa destination.

La réhabilitation du secteur
Alors que le pays se modernise et que ses infrastructures routières s’améliorent de manière spectaculaire, il est paradoxal et tragique que la mobilité de ses citoyens reste entravée par un tel chaos. Une réforme en profondeur s’impose. Elle doit passer par une régulation du secteur par les pouvoirs publics : instauration de barèmes tarifaires clairs, contrôle technique strict des véhicules, sanctions contre les compagnies qui ne respectent pas les horaires et la déontologie, et promotion d’une culture du service client. Il en va de la dignité des millions de Béninois pour qui voyager ne devrait plus être un martyre, mais simplement un droit exercé dans la sécurité et le respect.
F. AKODODJA