Absence des Démocrates au niveau des accords de gouvernance : Stratégie ou erreur ?
Au cœur de l’arène politique béninoise, un silence résonne avec une force particulière. Celui des Démocrates, principale formation d’opposition, dont l’absence sur le front crucial des accords de gouvernance est frappante. À l’approche des élections de 2026, ce silence n’est pas une simple tactique. C’est un vrai problème qui pose des questions : l’équilibre démocratique est-il en danger ? Ou est-ce une stratégie du parti dirigé par Boni Yayi pour surprendre dans les urnes ?
La réforme du Code électoral a introduit une clause dont la rigueur mathématique dissimule à peine une portée politique redoutable : le seuil de représentativité de 20% par circonscription. Cette barrière, vertigineuse pour des partis sans ancrage territorial uniforme, fonctionne comme un filtre impitoyable, ne laissant passer que les forces les plus structurées, les plus richement dotées, les plus visibles.
Face à ce dispositif, le législateur a toutefois inséré une clause de sauvegarde : l’accord de gouvernance. Ce mécanisme autorise des partis à fusionner leurs scores nationaux pourvu que chacun ait franchi le cap des 10% au niveau national afin de contourner l’obstacle des 20% circonscription par circonscription. Il s’agit ni plus ni moins d’une invitation à la coalition, une incitation à penser au-delà des ego et des chapelles pour former des blocs cohérents. Une opportunité de survie pour les uns, de contre-pouvoir significatif pour les autres.
L’avance prise par le pouvoir
Tandis que l’opposition semble en retrait, la mouvance présidentielle, incarnée par des formations comme l’Union Progressiste le Renouveau (UP-R) et le Bloc Républicain (BR), a saisi l’impératif stratégique. Elle a compris que la nouvelle grammaire électorale se conjugue nécessairement au pluriel. Les alliances se nouent, les discours s’harmonisent, et une stratégie de bloc, cohérente et lisible, se met en place. D’où les derniers accords de gouvernances signés entre FCB, BR et UPR Cette avance n’est pas qu’arithmétique ; elle est psychologique, médiatique et organisationnelle. Elle place le camp présidentiel en ordre de bataille, face à une opposition qui semble encore en état de somnolence tactique.
Calcul stratégique ou la peur de l’échec ?
Pourquoi donc les Démocrates, pièce maîtresse de l’échiquier oppositionnel, persistent-ils dans ce silence abyssale concernant les accords de gouvernance ? Plusieurs hypothèses, toutes aussi fragiles les unes que les autres, circulent dans les couloirs feutrés de la vie politique et les salons médiatiques. La première est celle du calcul stratégique suprême : attendre le dernier moment pour dévoiler ses cartes et négocier en position de force, évitant ainsi de se faire décapiter trop tôt par la machine politico-médiatique du pouvoir. Une attente périlleuse qui risque de se muer en retard irrattrapable.
La seconde relève de la peur de l’échec, la crainte de ne pas atteindre individuellement le seuil national de 20%, rendrait toute discussion prématurée voire humiliante. Mieux vaudrait alors le silence que l’aveu public d’une faiblesse. Une troisième piste suggère des divisions internes, des querelles de leadership ou des orientations stratégiques contradictoires qui empêcheraient la formation de parler d’une voix claire et unifiée sur un sujet aussi crucial. Quelle que soit la raison, l’attente devient longue.

Les risques d’une absence
Les conséquences de cette abstention stratégique dépassent de très loin le simple sort électoral des Démocrates. C’est l’édifice démocratique béninois tout entier qui se trouve fragilisé. Sans accord robuste, l’opposition risque de ne pas être présente à l’Assemblée nationale. Alors qu’un hémicycle sans opposition substantielle n’est plus une chambre de délibération ; c’est une chambre d’enregistrement. Nul n’est sans savoir que l’absence de contre-projets, de critiques constructives et de visions alternatives appauvrit le débat public. La majorité, sans opposition structurée pour la challenger, avance sans friction, sans remise en question substantielle, au risque de verser dans l’autoritarisme soft et la pensée unique. Les électeurs de l’opposition, se sentant orphelins et non représentés, pourraient basculer dans l’abstention massive ou le cynisme politique, érodant davantage la légitimité du système dans son ensemble.
L’heure des choix décisifs
Le mutisme actuel des Démocrates sur la question des accords de gouvernance est un luxe que la démocratie béninoise ne peut plus se permettre. Le temps n’est plus à l’attentisme ni aux calculs ésotériques. Il est à l’action, à la proposition, et au courage politique. La balle est dans leur camp. Soit ils saisissent l’urgence du moment, engagent le dialogue avec les autres partis jugés petits par certains de l’opposition et construisent une coalition solide capable de relever le défi des 20%, offrant au Bénin une opposition digne de ce nom. Soit ils persistent dans cette absence éloquente et assument, en conscience, le risque de devenir les fossoyeurs involontaires de leur propre camp et, pire, les témoins passifs de l’affaiblissement d’une démocratie qui fut pourtant un modèle en Afrique. L’histoire politique retiendra non seulement les victoires, mais aussi les silences coupables. Aux Démocrates, maintenant, de choisir la trace qu’ils souhaitent laisser.
Damien TOLOMISSI