Assemblée Nationale du Bénin : Le Grand jeu des incompatibilités

 Assemblée Nationale du Bénin : Le Grand jeu des incompatibilités

Le Bénin entre dans une phase de recomposition politique aussi subtile que cruciale. Alors que la nouvelle Assemblée nationale vient d’être installée, une loi sur le non-cumul des mandats place plusieurs de ses membres, dont des ministres et des maires, face à un choix cornélien. Ils ont trente jours pour décider entre leur siège de député et leur fonction exécutive ou de direction. Dans l’ombre, leurs suppléants guettent cette opportunité inespérée. Entre respect apparent de la règle, calculs stratégiques et attente angoissée, une période de suspense intense s’est ouverte, redessinant en silence les futurs équilibres du pouvoir.

L’heure des choix a sonné, mais dans les couloirs feutrés du pouvoir, un curieux ballet se joue. Une valse hésitante, une ronde des indécis où chacun pèse son destin politique avec une gravité de joueur d’échecs. Le premier mouvement, net et précis, a été exécuté par Louis Koukpémédji. L’élu, également directeur général d’une société publique, a déposé sa démission avec une élégante promptitude, libérant ainsi son suppléant de l’attente. Un geste clair, conforme à la nouvelle loi sur les incompatibilités, qui dessine une ligne rouge infranchissable entre le mandat parlementaire et d’autres fonctions exécutives ou de direction.

Or, ce bel exemple de célérité contraste singulièrement avec le statu quo observé chez plus d’une douzaine de ses nouveaux collègues. La loi, pourtant limpide, semble ici rencontrer la complexité des ambitions et des calculs. Elle exige un choix : le fauteuil de député ou le portefeuille ministériel, le perchoir de l’hémicycle ou le bureau du maire. Un dilemme cornélien, en vérité, qui tiraille une galaxie de personnalités.

Au sommet de l’État, quatre ministres du gouvernement sont sur la sellette. Des noms lourds, des figures : Abdoulaye Bio Tchané, Assouma Alimatou Shadiya, Yayi Éléonore, Jean-Michel Babalola Abimbola. Leur cœur balance-t-il entre l’exécutif et le législatif ? Leur silence est éloquent. Par ailleurs, une cohorte de maires, souvent barons locaux, se trouve dans la même posture délicate. De Cotonou à Parakou, de Porto-Novo à Banikoara, des édiles comme Luc Sètondji Atrokpo ou Inoussa Chabi Zimé doivent décider où réside leur véritable pouvoir.

En outre, le cercle s’élargit à des conseillers ministériels et directeurs de cabinet, à l’image de Claudine Afiavi Prudencio ou Herman Orou Takou. Tous, aujourd’hui députés, sont sommés par la Constitution de clarifier leur position. La règle est implacable : un délai de vingt, voire trente jours pour trancher. Passé ce terme, c’est la démission d’office du mandat parlementaire qui guette, une sanction administrative froide et sans appel.

Pendant ce temps, dans l’ombre, une autre catégorie d’acteurs retient son souffle : les suppléants. Ces hommes et ces femmes, élus dans l’ombre portée des titulaires, voient peut-être là leur chance unique d’accéder à la scène nationale. Chaque jour qui passe avant l’échéance est pour eux une éternité, une montagne d’espoirs et d’incertitudes. On les imagine, l’œil fixé sur leur téléphone, l’oreille aux aguets de la moindre rumeur, dans une union de prières silencieuse et angoissée.

Mais comment choisir ? La décision n’est pas qu’affaire de texte mais elle relève d’un savant calcul politique, presque alchimique. Pour certains ministres, quitter le gouvernement pour un banc de député pourrait ressembler à une rétrogradation, surtout sans garantie de présidence de commission influente. À l’inverse, pour un maire non reconduit lors des dernières municipales, le siège au Parlement représente une planche de salut, un ancrage national inestimable. La ministre de l’Enseignement supérieur, par exemple, déjà pressentie pour présider une commission majeure, aurait tout intérêt à opter pour l’hémicycle. Le jeu des chaises musicales est d’autant plus périlleux que l’élection présidentielle du 12 avril prochain plane comme une épée de Damoclès, capable de redistribuer toutes les cartes du pouvoir exécutif.

En réalité, derrière le suspense officiellement entretenu, il est fort probable que nombre de ces élus aient déjà, dans le secret de leur for intérieur, arrêté leur choix. La temporisation relève alors de la stratégie pure : ne pas brusquer, ménager des alliés, laisser mûrir la situation, ou simplement attendre le moment le plus opportun pour annoncer la nouvelle, de manière à en maximiser l’impact ou à en minimiser les contrecoups. C’est la politique du « en son temps ».

Donc, le véritable enjeu de ces trente jours n’est peut-être pas le « quoi » mais le « quand » et le « comment ». La loi fixe le cadre, mais la realpolitik en écrit les interlignes. Dans quelques jours, le rideau tombera sur cette période de flottement. Les suppléants seront fixés, les cartes redistribuées, et l’Assemblée nationale prendra sa forme définitive. Jusque-là, le plaisir, un peu cruel, est celui de l’observation : déchiffrer les non-dits, interpréter les silences, et savourer les derniers instants d’un suspens politique des plus croustillants, où chaque décision, annoncée ou devinée, redessine les contours du pouvoir béninois.

Damien TOLOMISSI

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