Auto-parrainage : CENA vs Juristes, duel constitutionnel
La politique béninoise s’est enflammée à l’approche de la présidentielle d’avril 2026 autour d’un simple mot : « auto-parrainage ». Ce débat technique cache en réalité une bataille politique où droit et défiance s’entrechoquent, avec pour enjeu la participation même de l’opposition au scrutin présidentiel. Alors que la Commission Electorale Nationale et Autonome (CENA), organisatrice des élections, y voit une possibilité, cinq juristes ont décidé de porter l’affaire devant la Cour constitutionnelle, créant l’incertitude juridique autour d’une élection cruciale.
Cinq juristes, dont Landry Adelakoun, ont déposé un recours mardi 7 octobre contestant avec virulence l’interprétation « contraire à l’esprit et à la lettre » du code électoral avancée par le Directeur général des élections de la CENA qui avait expliqué que : « si l’on peut voter pour soi-même, l’on peut se parrainer ».
Leur argumentation d’après le quotidien Bénin Intelligent s‘articule autour de plusieurs points fondamentaux. Ils ont écrit que le parrainage est extérieur au parrain selon l’esprit de l’article 132 de la loi n° 2024-13 du 15 mars 2024 modifiant et complétant la loi N°2019-43 du 15 Novembre 2019 portant code électoral. «Que lorsque le législateur poursuit toujours dans le même article qu’« un député ou un maire ne peut parrainer que le candidat membre ou désigné du parti sur la liste duquel il a été élu », il est clair qu’il met l’accent sur le fait que le parrainage est extérieur au parrain. Que le législateur n’a laissé aucune ambigüité sur le fait que le parrainage doit provenir de quelqu’un d’autre ». Selon eux d’après la même source, le directeur général des élections aurait mélangé deux opérations distinctes, vote et parrainage.
Le mécanisme de tamisage
Pour les requérants, le parrainage représente bien plus qu’une simple formalité : c’est un mécanisme de tamisage destiné à recevoir l’appui et l’assentiment des autres pour asseoir une légitimité populaire à la candidature. Cette conception s’oppose radicalement à l’idée qu’un candidat puisse s’auto-parrainer, ce qui viderait selon eux la substance même de l’institution du parrainage.
La CENA et sa vision pragmatique
Face aux parlementaires, le directeur général des élections, Boukary Adam Soulé, s’était montré clair et sans équivoque : « Si un candidat peut voter pour lui-même, il n’y a pas de raison à ce qu’il ne puisse pas s’auto-parrainer ». Cette position s’inscrit dans une logique de vulgarisation du code électoral dont la CENA a la responsabilité en vertu de l’article 32 du code électoral.
Une jurisprudence existante ?
Certains observateurs pointent l’existence d’antécédents constitutionnels qui auraient déjà vidé la question. La Cour constitutionnelle aurait affirmé à travers la Décision EP 21-016 du 22 février 2021 que « le nombre de parrainages fixé par la loi est valable pour le duo et non pour chacun de ses membres ». Plus concrètement, l’élection présidentielle de 2021 offre l’exemple de Madame Chabi Talata, alors députée, qui avait donné son parrainage au duo dont elle était membre, créant ainsi un précédent dont la valeur jurisprudentielle est aujourd’hui au cœur des débats.
L’enjeu politique
Avec exactement 28 députés, soit le strict minimum requis pour présenter un duo présidentiel, le parti Les Démocrates se trouve dans une position de vulnérabilité extrême. Le rejet d’un seul parrainage suffirait à invalider leur candidature, ce qui explique leur inquiétude face à ce possible « piège » juridique. La configuration actuelle place les Démocrates devant un casse-tête stratégique : presque tous leurs candidats sérieux annoncés sont des députés. On susurre les noms d’Eric Houndété, de Nourenou Atchadé, de Kamel Ouassagari, tous concernés par la question de l’auto-parrainage.
L’audience cruciale
Landry Angelo Adelakoun, l’un des requérants, a confié que la Cour constitutionnelle les a convoqués à l’audience plénière du jeudi 9 octobre 2025. La décision pourrait être connue le même jour, offrant ainsi une clarification tant attendue dans cette affaire qui pourrait bouleverser la présidentielle de 2026.
Alors que le Bénin s’apprête à vivre une élection présidentielle cruciale, l’arbitrage constitutionnel rendu ce jeudi 9 octobre déterminera si l’opposition pourra présenter ses figures emblématiques comme candidats, ou si elle devra revoir sa stratégie in extremis. L’incertitude nourrit les craintes et offre au débat politique un sujet hautement inflammable, alors que les premiers bulletins ne sont pas encore déposés.
Pierre MATCHOUDO