Lutte contre la bilharziose : L’arme génétique du Dr Alabi
Elokou Alabi a soutenu avec succès sa thèse de doctorat sur un sujet crucial pour la santé publique en Afrique. Ses travaux sur la « Génétique des populations des principaux bulins du Bénin et leur rôle dans la dynamique de la transmission de la bilharziose » ont été salués par un jury international. Ils apportent un éclairage inédit sur ces mollusques vecteurs de la schistosomiase, une maladie parasitaire affectant des millions de personnes. Il nous explique ici l’importance capitale de ces recherches.
La bilharziose, ou schistosomiase, est une ombre toxique qui plane sur la santé publique en Afrique subsaharienne. Cette maladie parasitaire dévastatrice, qui touche particulièrement les communautés vivant au bord des lacs et des cours d’eau, entraîne des pathologies chroniques et sévères, compromettant le développement socio-économique de régions entières. Au Bénin, le fléau est bien présent, affectant de nombreuses localités où les activités quotidiennes – pêche, agriculture, lessive, simple baignade – deviennent malgré elles un risque.
Le coupable n’est pas directement visible à l’œil nu. Il s’agit d’un ver parasite, un schistosome, dont la transmission passe impérativement par un hôte intermédiaire : un petit mollusque d’eau douce du genre Bulinus. Sans bulins, point de transmission. Pourtant, si la maladie est connue, la compréhension fine de l’écologie et de la biologie de ces mollusques est restée fragmentaire. Pourquoi certains plans d’eau sont-ils de foyers épidémiques ultra-actifs et d’autres non, alors que les bulins y sont présents ? La réponse se niche peut-être dans leur ADN. C’est le postulat de départ des recherches menées par le Dr Elokou Alabi.
Une approche innovante pour un problème ancien
« Pendant des décennies, la lutte contre la bilharziose s’est souvent concentrée sur le traitement massif des populations et, dans une moindre mesure, sur le contrôle chimique des mollusques », explique le nouveau docteur. « Ces stratégies sont essentielles mais montrent leurs limites. Les traitements doivent être répétés et les mollusques peuvent développer des résistances aux molluscicides. Surtout, nous manquions d’informations fondamentales : qui sont précisément ces bulins ? S’agit-il d’une grande population homogène ou de plusieurs sous-populations distinctes ? Leurs caractéristiques génétiques influencent-elles leur capacité à héberger et à transmettre le parasite ? »
C’est ce vide scientifique que la thèse d’Elokou Alabi a cherché à combler. En se penchant sur la génétique des populations de bulins, une discipline encore peu exploitée dans ce contexte au Bénin, il ouvre une nouvelle voie pour une lutte plus ciblée et donc plus efficace. « La structure génétique d’une population de vecteurs est une clé de compréhension majeure », souligne-t-il. « Elle détermine leur capacité d’adaptation à l’environnement, leur résistance aux stress, et surtout, leur compatibilité avec les souches de schistosomes. Certains bulins, pour des raisons génétiques, sont des hôtes parfaits et très efficaces pour la réplication du parasite. D’autres le sont moins, voire pas du tout. Cartographier cette diversité génétique, c’est cartographier le vrai risque de transmission. »

Sur le terrain : une enquête génétique méticuleuse
Le travail de terrain s’est concentré sur des zones reconnues comme hautement endémiques, notamment la commune de So-Ava et la localité d’Adowlissè, dans le sud du Bénin. Dans ces régies lacustres, où la vie est intimement liée à l’eau, la prévalence de la bilharziose est alarmante. Méthodiquement, Elokou Alabi et son équipe ont collecté des centaines de spécimens de bulins dans différents points d’eau.
« Chaque collecte était géo-référencée. L’objectif était de pouvoir, in fine, créer une corrélation entre la structure génétique des bulins et leur localisation géographique. Nous voulions répondre à des questions précises : observe-t-on un flux génétique important entre les populations de différents points d’eau ? Les bulins d’un lac forment-ils une population isolée ou sont-ils connectés à ceux d’un lac voisin, peut-être par le mouvement des oiseaux, des plantes ou des activités humaines ? Les foyers les plus actifs abritent-ils une lignée génétique particulière de bulins, plus compétente pour la transmission ? » En laboratoire, l’analyse de l’ADN de ces mollusques a nécessité l’utilisation de marqueurs génétiques spécifiques et de techniques de biologie moléculaire de pointe. En séquençant et en comparant des régions clés du génome, les chercheurs ont pu reconstruire le puzzle des relations entre les différentes populations et estimer leur degré de diversité et de différenciation génétique.
Des résultats qui bouleversent la compréhension de la transmission
Les résultats de cette thèse sont édifiants et offrent une vision bien plus complexe et nuancée qu’escomptée de l’épidémiologie de la bilharziose au Bénin. Premier enseignement majeur : la diversité génétique des bulins au Bénin est beaucoup plus importante qu’on ne le pensait. « Nous avons identifié plusieurs groupes génétiques distincts au sein des Bulinus collectés », détaille Elokou Alabi. « Cela signifie que nous n’avons pas affaire à une population uniforme, mais à plusieurs lignées qui cohabitent. »
Deuxième découverte cruciale : cette diversité a un impact direct sur la transmission. « Nos analyses montrent une corrélation forte entre certains profils génétiques et une plus grande susceptibilité à l’infection par les schistosomes. En clair, tous les bulins ne sont pas égaux face au parasite. Les foyers de transmission hyperactifs que nous avons étudiés, comme ceux de So-Ava, abritent préférentiellement ces lignées de bulins « super-compétents ». C’est une avancée capitale. »
Enfin, l’étude de la structure des populations a révélé une certaine isolation génétique entre certains groupes de mollusques. « Les populations de bulins de certains lacs sont très différenciées de celles de lacs voisins, indiquant qu’il existe peu d’échange entre elles. Cela a une implication directe pour le contrôle : cela signifie qu’un foyer de transmission peut être circonscrit géographiquement. Éliminer les bulins dans un lac précis, grâce à une action ciblée, pourrait avoir un impact durable sans que le site ne soit rapidement recolonisé depuis un autre plan d’eau. »

Vers une lutte anti-bilharzienne plus intelligente et plus durable
Les implications de ces travaux pour les politiques de santé publique sont immenses. La thèse du Dr Alabi ne se contente pas de décrire un problème ; elle propose une nouvelle feuille de route pour le combattre.
« Aujourd’hui, nous pouvons envisager de cibler les interventions là où cela importe vraiment », s’enthousiasme le chercheur. « Plutôt que de traiter uniformément tous les points d’eau, les programmes de contrôle pourraient prioriser les sites où prospèrent les lignées de bulins les plus compétentes, identifiées par des outils génétiques rapides. C’est une optimisation des ressources et une augmentation de l’efficacité. »
À plus long terme, cette approche ouvre la voie à des stratégies innovantes. « Comprendre les bases génétiques de la compétence vectorielle pourrait, à l’avenir, permettre d’envisager des méthodes de contrôle basées sur la modification des populations de bulins, par exemple en favorisant l’expansion de lignées résistantes au parasite pour « diluer » l’effet des lignées compétentes. C’est encore de la science-fiction, mais c’est en traçant ce chemin fondamental que nous rendons ces innovations possibles. »
La soutenance de thèse d’Elokou Alabi n’est donc pas une simple formalité universitaire. C’est l’acte de naissance d’une nouvelle arme dans l’arsenal de la santé publique africaine. En décryptant le code génétique des petits mollusques responsables d’un immense fléau, il offre l’espoir de briser, plus intelligemment et durablement que jamais, le cycle de transmission de la bilharziose. Ses travaux rappellent avec force que dans la lutte contre les maladies négligées, la recherche fondamentale n’est pas un luxe, mais bien la pierre angulaire de toute stratégie gagnante.
Damien TOLOMISSI