Niger : Bazoum, le prisonnier oublié
Il y a des silences qui en disent long. Il y a des absences qui pèsent plus lourd que des présences. Au Niger, un an après le coup d’État qui l’a renversé, Mohammed Bazoum est devenu le maître de l’oubli. L’oubli qu’on lui impose, l’oubli qui le ronge, l’oubli qui interroge.
Dans sa résidence claustrée de Niamey, l’ancien président vit un étrange crépuscule. On ne le voit plus. On n’entend plus sa voix. Les photos récentes se font rares, trop rares. C’est comme s’il avait été effacé de la mémoire collective, gommé des écrans radiés des conversations. Pourtant, derrière les murs de sa prison dorée, l’homme existe toujours. Ses rares soutiens chuchotent plutôt qu’ils ne parlent. « Il résiste », murmure l’un d’eux sous couvert d’anonymat. « Il lit, il écrit, il suit l’actualité. » Mais dans les rues de Niamey, son nom est devenu tabou. Les nouvelles générations préfèrent parler d’autre chose, comme si tourner la page était devenu une nécessité.
Sur la scène internationale, le silence est tout aussi assourdissant. Les capitales étrangères qui s’étaient tant émues dans les premiers jours semblent avoir trouvé d’autres priorités. La realpolitik a repris ses droits. Les dossiers du terrorisme sahélien, des partenariats économiques, des migrations ont relégué le sort de Mohamed Bazoum au rang de variable d’ajustement. Pourtant, certains diplomates s’inquiètent en off. « Oublier Bazoum, c’est accepter que les putschs deviennent la norme en Afrique », confie un ambassadeur européen. Mais entre les principes et les réalités, le choix est souvent douloureux.
La résistance par les mots
Dans son isolement, Mohamed Bazoum aurait trouvé une arme, l’écriture. Selon certaines sources, l’ancien président travaillerait à un livre. Des mémoires ? Une analyse de la situation régionale ? Nul ne le sait vraiment. Mais l’idée qu’il puisse un jour faire entendre sa voix autrement que par des communiqués sporadiques fait trembler certains cercles de pouvoir. Le plus troublant dans cette affaire, c’est que Bazoum reste, malgré tout, l’élu le plus légitime que le Niger ait connu. Sa victoire en 2021 avait été saluée comme la première transition démocratique pacifique de l’histoire du pays. Aujourd’hui, cette légitimité semble compter pour peu face à la force des baïonnettes.
L’Afrique des oublis
Le cas Mohamed Bazoum Bazoum n’est malheureusement pas isolé. Le continent a cette terrible habitude d’oublier ses dirigeants déchus. Qui se souvient encore de Ibrahim Boubacar Keïta au Mali ? De Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso ? La liste est longue de ces présidents transformés en fantômes politiques. Pourtant, chaque oubli est une petite mort pour la démocratie. Chaque silence accepté est un encouragement aux futurs putschistes.
La question qui hante tous les observateurs est simple : Bazoum connaîtra-t-il le sort de certains de ses prédécesseurs, condamnés à l’oubli éternel ? Ou deviendra-t-il, contre toute attente, le symbole d’une résistance démocratique qui refuse de mourir ? Pour l’heure, la réponse se trouve quelque part entre les murs décrépis de sa résidence surveillée et la mémoire sélective d’un peuple qui cherche sa voie. « Tant que Bazoum respirera, l’oubli ne sera jamais total. Et peut-être qu’un jour, contre toute attente, la mémoire refera surface », confie un des proches du président déchu.
Etienne YEMADJE