Parakou roucoule, Cotonou flambe, Bohicon balance : La Saint-Valentin passe au crible

 Parakou roucoule, Cotonou flambe, Bohicon balance : La Saint-Valentin passe au crible

A quelques jours du 14 février 2026, un constat s’impose en dehors des traditionnelles oppositions entre générations, ce sont désormais les lignes elles-mêmes qui bougent. Outre les vitrines rougies au ketchup commercial et les voix qui s’élèvent pour « banaliser la fête », on découvre des positions plus nuancées, des accommodements, voire des résistances silencieuses. Mais, en dehors de ce grand barnum, il y a aussi ceux qui, faute de moyens ou par conviction, réinventent la fête à leur manière. Pareil pour les commerçants, or tous n’y voient pas une aubaine. Bref, le cru 2026 promet d’être celui de tous les contrastes.

Dans le quartier Haie Vive à Cotonou, derrière les baies vitrées de Cupidon’s Secret, Fatima range des boîtes en forme de cœur. « Depuis début février, les gars débarquent le soir après le boulot. Ils ne négocient même plus le prix du parfum. Le 14, c’est sacré pour eux », sourit la vendeuse. La boutique a sorti l’artillerie lourde : un sapin artificiel repeint en rose et des enceintes crachant du Davido. À l’intérieur, Marius, 34 ans, cadre dans une assurance, repart avec un coffret de cosmétiques. « Je suis un businessman, pas un poète. Ma femme attend ça. Si je rentre les mains vides, je serai jugé », lâche-t-il en réglant par Mobile Money. Il raconte que son programme est déjà calé : dîner dans un restaurant chic aux couleurs de l’amour, puis aller savourer de la belle mélodie en live à Wézon Bar de Jean Louis Gnidokponou à Houéyiho. « C’est un coin particulier que j’admire. Et le promoteur a décidé de joindre l’utile à l’agréable. C’est une occasion de faire plaisir à ma dulcinée », confie-t-il.

Du côté de Ganhi, les fleuristes artisanaux s’activent. « Le vrai souci, c’est la rose », confie Émile, les doigts entaillés par les épines. « On les fait venir du Kenya. Avec le prix de l’avion, la tige est à 4 500 francs. L’an dernier, certains ont acheté des orchidées pour faire moins cher. Cette année, je vends aussi des bouquets de bissap séché. C’est original et ça dure plus longtemps. »Or, à 450 kilomètres de là, l’ambiance est tout autre.

En dehors de l’effervescence cotonoise, dans la cité des Kobourou, la fête gagne du terrain, mais avec une intensité moindre. Sur le boulevard Kobourou, une banderole annonce : Nuit des cœurs vaillants aux Délices Hôtel. Au menu : orchestre live et menu « affection » à 25 000 francs par couple.

« Ici, c’était presque honteux de fêter ça il y a une trentaine d’années. Les vieux disaient que c’était la fête des prostituées », rigole Samira, étudiante en sociologie à l’Université de Parakou. « Maintenant, les filles s’achètent des robes rouges sur Instagram. Même les mamies du marché vendent des pagnes wax imprimés « Love 2026 ».

Justement, au grand marché, Ramatou, revendeuse de tissus, a commandé vingt pièces de wax « cœurs et colombes ». « Il m’en reste trois. Les hommes achètent pour leur « go » », glisse-t-elle en riant. La « go », la petite amie est désormais une cliente comme un autre. Outre cette progression commerciale, pareil pour les sensibilités religieuses : une librairie islamique, non loin, a opté pour la neutralité. « Nous ne fêtons pas ça, mais nous ne jugeons pas. Le Prophète a dit que l’amour entre époux est une charité. Chacun fait selon sa foi », tempère le gérant.

Mais à Porto-Novo, le ton change

En dehors des villes du Nord et du Sud commercial, la capitale administrative affiche une certaine retenue. Ici, pas de mégastores habillés de rose fluo. Dans les cours des maisons, on préfère les causeries sous le fromager. Rencontre avec Honorine, 58 ans, vendeuse d’akassa et mère de six enfants. « Mon mari ne m’a jamais acheté de fleur. Il m’a acheté une parcelle. C’est ça, l’amour vrai. Aujourd’hui, les jeunes confondent amour et dépense », peste-t-elle devant son étal. Or, son fils, Junior, 22 ans, licencié en droit, n’est pas de cet avis : « Maman, si tu n’arroses pas la plante, elle meurt. Offrir un petit cadeau, c’est arroser l’amour. » Il prévoit d’emmener sa copine au Jardin des Plantes pour un pique-nique. « Je n’ai pas les moyens de l’hôtel. Mais l’intention compte. »

Outre cette opposition mère-fils, les commerces, eux, surfent sur la vague. Du côté du restaurant Au Puits Normand, on affiche complet depuis trois jours. « Le 14  février tombe samedi. Les gens veulent sortir. Nous avons ajouté un menu « délices du roi Toffa » : crabe farci et fondant au chocolat », annonce fièrement le maître d’hôtel.

Pareil pour Bohicon, où la mécanique s’emballe autrement.

Direction le centre du pays. En dehors des métropoles habituelles, Bohicon, ville carrefour, vibrerait-elle plus fort que ses voisines ? Sur l’axe principal, une enseigne a fait fort : Un hôtel chic  propose un « package complet » à 75 000 FCFA : chambre, dîner, bouteille de champagne et location d’une berline avec chauffeur pour la soirée. « On cible les commerçants riches du marché de Bohicon. Ils ont l’argent mais peu de temps. On leur vend la simplicité », explique le gérant, visiblement rodé.

Or, à Houéyogbé les avis sont tranchés. « La Saint-Valentin est devenue une fête de classe », confie Carlos Houngnanou alias « Panamo », président du comité d’organisation de la Team Solidarité.

Les nuits qui s’annoncent chaudes

En dehors des stratégies commerciales, ce sont les nuits elles-mêmes qui se parent de leurs plus beaux atours. Dans les quatre villes, les discothèques ont sorti le grand jeu. À Cotonou, le Wezon Bar GJL  organise un « show live » avec code vestimentaire blanc immaculé et Rouge. À Parakou, le Makumba mise sur le « Afro Love », DJ Sadjo aux platines. Pareil pour Porto-Novo, qui lui préfère cependant le calme d’une soirée karaoké au Mandela Lounge.

Mais dans les interstices de ce grand barnum commercial, des voix discordantes persistent. Outre les traditionnels contempteurs de la fête, il y a aussi ceux qui, sans la rejeter, s’en excluent volontairement. Ange, 26 ans, célibataire et fière de l’être, confie : « Je déteste cette journée. On culpabilise les gens seuls. Moi, je vais couper mon téléphone et regarder des séries. C’est mon acte de résistance. »

Au final, une fête aux deux visages

Cette enquête éclair révèle un Bénin urbain tiraillé. D’un côté, une jeunesse qui intègre la Saint-Valentin comme une étape obligée du calendrier sentimental, portée par un marketing de plus en plus agressif et inventif. De l’autre, des générations plus anciennes ou des profils plus modestes qui opposent une fin de non-recevoir, ou bien transforment la fête à leur sauce  pique-nique plutôt que suite présidentielle, bissap plutôt que champagne. Or, entre ces deux pôles, il y a tous ceux qui composent, négocient, s’accommodent. En dehors des clivages générationnels ou budgétaires, pareil pour les villes elles-mêmes : chacune vit le 14 février à son rythme, entre frénésie, réserve ou débrouille.

Ce qui est à noter, le 14 février 2026 ne laissera personne indifférent, du vendeur de rue au grand hôtelier. Outre la dimension commerciale, en dehors des polémiques, et même par-delà les doutes et les réticences, la fête trouve toujours une manière d’exister. Et si, finalement, la plus belle preuve d’amour était de laisser chacun le droit de l’exprimer à sa manière ? À Bohicon, un vieux sage, appuyé sur sa mobylette, résume la situation en une phrase, comme une ultime ponctuation : « Le cœur n’a pas de prix. Mais au marché, tout se négocie. »

Damien TOLOMISSI

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