Servir sans s’approprier : La sagesse du dirigeant de passage
La phrase prononcée par le Président béninois Patrice Talon, « Nous, dirigeants, sommes de passage. Les peuples, eux, sont éternels », résonne avec la force d’une évidence souvent oubliée. En une simple opposition, elle dessine une philosophie profonde de l’exercice du pouvoir. Cette affirmation n’est pas une banale constatation de la limite des mandats politiques. C’est un principe fondamental qui, s’il était pleinement intégré par ceux qui gouvernent, transformerait la nature même de leur action et laisserait une empreinte bien plus durable sur les nations.
Que signifie cette idée de « passage » ? Elle place le dirigeant dans une perspective d’humilité. Son temps à la tête des affaires est compté, une parenthèse dans la longue histoire d’une nation. Le pouvoir qu’il détient est un dépôt temporaire, une responsabilité confiée par le peuple pour une durée déterminée. A l’inverse, le peuple incarne la continuité. Il est là avant l’arrivée du dirigeant, il sera là après son départ. Il porte en lui la mémoire collective, la culture, les aspirations profondes et la volonté de survie qui traversent les générations. Le peuple est le véritable protagoniste de l’histoire ; le dirigeant n’en est qu’un acteur, important peut-être, mais dont le rôle a une fin.
Cette vision contraste fortement avec une tendance naturelle : la tentation de la possession. Un leader peut commencer à croire que le pays lui appartient, qu’il est l’incarnation unique de son destin. Il confond sa propre existence éphémère avec l’éternité de la collectivité qu’il sert. Cette confusion est la source de nombreux maux : l’accaparement des richesses, la concentration abusive du pouvoir, la répression des opposants, et souvent, la volonté de s’accrocher à son poste coûte que coûte. En agissant ainsi, le dirigeant se met en guerre contre la nature même du peuple qu’il est censé servir : sa permanence.
De l’exercice du pouvoir à l’œuvre de construction
Si le dirigeant accepte pleinement sa condition d’être « de passage », sa mission en est radicalement transformée. L’objectif n’est plus de marquer son époque de son seul sceau personnel, mais de préparer l’avenir du peuple éternel. La question centrale devient : « Que laisserai-je après mon passage ? » Cette interrogation oriente l’action vers le long terme. Au lieu de privilégier les projets spectaculaires mais sans lendemain, le leader éphémère se consacre aux fondations solides. Il investit dans l’éducation, car les enfants d’aujourd’hui sont les adultes de demain. Il renforce les institutions la justice, l’administration, les systèmes de santé – car ce sont elles qui structurent la société et lui permettent de fonctionner bien après son départ. Il assure la stabilité économique et la paix sociale, conditions indispensables à l’épanouissement des générations futures. Son œuvre n’est pas une statue à sa gloire, mais un édifice dont il pose des pierres pour que d’autres, après lui, puissent continuer à bâtir.
Cette approche requiert un courage particulier : celui de prendre des décisions impopulaires à court terme mais bénéfiques sur la durée. Réformer un système coûteux, lutter contre la corruption, imposer une discipline fiscale… autant de choix difficiles qui ne rapportent pas de bénéfices politiques immédiats. Pourtant, c’est précisément ce genre de décisions qui honore la notion de service. Le dirigeant sait qu’il ne sera peut-être pas applaudi aujourd’hui, mais que le peuple, dans sa sagesse éternelle, reconnaîtra peut-être plus tard la valeur de son travail.
La sérénité de celui qui sait partir
Enfin, accepter sa nature transitoire libère le dirigeant de la peur de la fin de son mandat. Celui qui a œuvré pour le long terme peut quitter le pouvoir avec sérénité. Son bilan n’est pas attaché à sa seule présence physique ; il est inscrit dans les lois, les infrastructures et le fonctionnement même de la société. Il laisse la place à d’autres, confiant dans la capacité du peuple à poursuivre son chemin. Cette passation de pouvoir paisible est le signe ultime d’une démocratie en bonne santé et d’un leadership mature.
La citation de Patrice Talon est donc bien plus qu’un rappel à l’ordre démocratique. C’est une invitation à une forme de grandeur. La véritable grandeur d’un dirigeant ne réside pas dans la durée de son règne ni dans l’étendue de son pouvoir personnel, mais dans l’humilité avec laquelle il sert une entité qui le dépasse et lui survivra. En se concevant comme le serviteur temporaire d’un peuple éternel, il élève sa fonction et participe à quelque chose de plus vaste que lui-même : la construction patiente et continue de la nation. C’est dans cette prise de conscience que réside la différence entre un gestionnaire de l’immédiat et un véritable bâtisseur d’avenir.
Pierre MATCHOUDO