Mémoire franco-camerounaise : La reconnaissance de Paris et le poids de Yaoundé
Dans un geste historique, le président français Emmanuel Macron a officiellement reconnu la responsabilité de la France dans la répression violente qui a frappé le Cameroun avant et après son indépendance en 1960. Cette reconnaissance, formulée dans une lettre adressée à son homologue Paul Biya, s’appuie sur le rapport d’une commission d’historiens. Autour d’Eric Topona, sous l’arbre à palabres, des experts décryptent la portée de cet acte et les questions qu’il soulève.
La lettre du président Macron marque une rupture. Pour la première fois à ce niveau de l’État, la France admet avoir mené une « guerre » au Cameroun. Elle reconnaît aussi que son implication ne s’est pas arrêtée à l’indépendance, affirmant que « la guerre s’est poursuivie au-delà de 1960 avec l’appui de la France » aux nouvelles autorités camerounaises.
Willibroad Dze-Ngwa, professeur d’histoire politique, souligne l’importance de ces mots : « La reconnaissance est un premier pas essentiel. Dire « guerre », c’est nommer les événements pour ce qu’ils étaient : une violence d’État systématique et organisée, et non de simples « troubles ». Cela change la perspective historique. »
Ce geste s’inscrit dans la politique mémorielle voulue par Emmanuel Macron, après des travaux similaires sur le Rwanda et l’Algérie. Il s’agit, pour la France, d’assumer son passé colonial pour apaiser ses relations avec l’Afrique.
Au-delà de la France : la responsabilité camerounaise
Si la responsabilité française est désormais actée, le débat se déplace. Les invités d’Eric Topona s’interrogent sur le rôle des autorités camerounaises de l’époque. Stéphane Akoa, politologue, argue : « La reconnaissance française est cruciale, mais elle ne doit pas servir à effacer la complexité de notre histoire. Après 1960, la répression a été menée par un gouvernement camerounais qui a consolidé son pouvoir sur ces événements. Où est la responsabilité des dirigeants camerounais ? » Yves Mintoogue, historien membre de la commission mixte, abonde : « Le rapport de Karine Ramondy ne fait pas l’impasse sur cette période post-indépendance. La violence était désormais le fait des deux parties. La question qui se pose aujourd’hui est : comment l’État camerounais assume-t-il à son tour cette part d’histoire ? »
Répercussions : entre mémoire, justice et diplomatie
Quelles peuvent être les suites de cette reconnaissance ? Les invités sont partagés. Sur le plan mémoriel, tout le monde s’accorde sur le soulagement pour les victimes et leurs descendants. Leurs souffrances sont enfin reconnues officiellement. Sur le plan juridique et des réparations, la prudence est de mise. Emmanuel Macron a « assumé » la responsabilité, mais sans présenter d’excuses formelles ni annoncer de compensations financières. Pour Stéphane Akoa, « la balle est maintenant dans le camp camerounais. C’est à la société civile et aux autorités de Yaoundé de décider ce qu’elles veulent demander. La France a ouvert une porte. » Au niveau de la diplomatie, cet acte pourrait redéfinir la relation entre les deux pays, basée sur une histoire plus honeste. Cependant, Willibroad Dze-Ngwa note un risque : « Cette annonce peut aussi réveiller des tensions si elle n’est pas suivie d’actions concrètes, comme un accès facilité aux archives pour tous les historiens ou des projets éducatifs communs. »
La lettre d’Emmanuel Macron est un événement symboliquement puissant. Elle lève un voile sur une page sombre et longtemps occultée. Mais, comme souvent sous l’arbre à palabres, une réponse en appelle une autre. En reconnaissant le rôle de la France, le président français invite aussi, indirectement, le Cameroun à un examen approfondi de sa propre histoire. Le chemin de la réconciliation mémorielle, long et complexe, ne fait que commencer.
Arnaud ACAKPO (Coll)