Faire la politique avec le cœur : Force ou faiblesse ?

 Faire la politique avec le cœur : Force ou faiblesse ?

L’éternel débat entre sentiment et raison en politique trouve une résonance particulière dans les déchirements actuels au sein des « Démocrates », le parti de l’ancien président béninois Yayi Boni. Les récentes démissions de plusieurs députés mettent en lumière les interrogations sur le style de leadership de l’ancien chef de l’État. Son approche, fortement marquée par l’affect, apparaît comme un facteur explicatif majeur des difficultés que traverse aujourd’hui sa formation politique.

Durant ses deux mandats (2006-2016), Docteur Thomas Boni Yayi a imprégné la scène politique béninoise d’une tonalité particulière. Son discours était souvent teinté d’émotion, de références spirituelles et d’appels à la « famille béninoise ». Cette approche charismatique, centrée sur des fortes relations personnelles, a longtemps fonctionné. Elle a créé un lien direct entre la population et lui contribuant à forger une image de leader très proche du peuple.

La traduction concrète de cette gouvernance affective s’est manifestée à travers plusieurs dimensions interdépendantes. Tout d’abord, elle a reposé sur un leadership profondément personnalisé, s’appuyant davantage sur des liens de confiance et de loyauté interpersonnels que sur des procédures formelles. Ensuite, elle s’est incarnée dans une communication souvent émotive, privilégiant systématiquement le cœur au raisonnement politique froid et intéressé. Enfin, cette approche a conduit à la construction d’un réseau politique fondé essentiellement sur des affinités personnelles, au détriment de solides convergences idéologiques structurantes.

Cependant, les limites intrinsèques de cette approche émotionnelle finissent inévitablement par émerger, en particulier après la période présidentielle. En effet, la politique, dans sa dimension institutionnelle et partisane, obéit à des logiques structurelles qui transcendent les simples relations interpersonnelles. C’est pourquoi plusieurs écueils majeurs apparaissent à savoir, la difficulté à accepter les divergences d’opinion, souvent perçues comme des trahisons ; l’absence criante de structures de médiation impersonnelles et objectives pour résoudre les conflits ; la primauté excessive accordée à la loyauté envers la personne du leader, au détriment de l’adhésion à un projet politique fédérateur ; et une faible institutionnalisation des processus décisionnels, les rendant vulnérables aux aléas des humeurs et des relations.

Une crise prévisible ?

La crise que traverse actuellement le parti Les Démocrates illustre de manière paradigmatique ces tensions théoriques. Les démissions successives de députés et les dissensions internes visibles attestent, ni plus ni moins, des limites de ce management politique principalement basé sur l’affect. Dans ce cas, l’impossibilité de maintenir la cohésion par le seul charisme une fois le pouvoir présidentiel, ciment principal, est perdu.  Par ailleurs, on observe l’émergence d’aspirations et de visions différentes chez les militants et les élus. Une évolution naturelle des choses, que le parti n’a su anticiper et canaliser à temps. De plus, se pose l’impérieuse nécessité de repenser le projet politique au-delà de la figure de l’ancien président. Cette situation reflète l’inévitable redistribution des cartes et des influences au sein d’un parti qui se retrouve dans l’opposition.

La question centrale n’est donc pas d’évacuer toute dimension humaine de la politique, ce qui serait une erreur, mais bien de trouver le juste équilibre entre le cœur et la raison. L’histoire politique, ici comme ailleurs, démontre que les vrais leaders savent allier rationalité stratégique et empathie. Une politique purement technocratique, dénuée de toute émotion et connexion humaine, est en effet tout aussi vouée à l’échec qu’une politique uniquement guidée par les sentiments. Ce n’est donc un choix binaire, mais dans l’art de doser les deux composantes. Les éléments constitutifs d’un équilibre vertueux incluraient, en premier lieu, une vision politique claire et rationnelle comme boussole. Il serait également crucial d’y adjoindre une authentique capacité d’écoute et d’empathie envers les citoyens et les militants.

En outre, la construction d’institutions partisanes solides et démocratiques est un pilier non-négociable. De surcroît, la reconnaissance de la légitimité des divergences d’opinion est essentielle à un débat sain. Faut-il le préciser,  la capacité à établir une séparation nette entre les désaccords politiques, inhérents à la vie des idées, et les relations personnelles, constitue la pierre angulaire d’une vie politique apaisée. En définitive, la situation des Démocrates offre une opportunité de réflexion profonde pour l’ensemble de la classe politique béninoise. Elle souligne avec acuité la nécessaire professionnalisation de la vie politique et l’importance cruciale de construire des institutions résilientes, capables de survivre aux aléas des leaderships personnels et des changements de contexte. En conséquence, les partis politiques gagneraient structurellement à développer des projets politiques clairs et fédérateurs, plutôt que de s’organiser exclusivement autour de personnalités. Il leur faudrait également mettre en place des mécanismes internes de résolution des conflits robustes et impartiaux, favoriser activement la circulation des idées et le renouvellement des élites, et accepter pleinement la démocratie interne comme principe fondamental de leur fonctionnement.

Au-delà de Yayi Boni

La crise des Démocrates dépasse la seule personne de Boni Yayi. Elle renvoie à une question fondamentale : comment construire une vie politique mature, où les institutions priment sur les individus, où le débat d’idées remplace les querelles de personnes, et où l’affect trouve sa place sans dominer la raison? Le parcours de l’ancien président Boni Yayi et les difficultés actuelles de son parti nous enseignent une leçon précieuse. En politique comme ailleurs, les sentiments sont nécessaires pour inspirer et rassembler, mais ils doivent s’articuler avec des structures solides et une vision rationnelle pour assurer la pérennité des projets politiques. Le défi pour les Démocrates et pour l’ensemble du système politique béninois sera donc de réussir cette synthèse délicate entre l’émotion qui mobilise et la raison qui construit, entre le cœur qui anime et la tête qui organise. C’est peut-être dans cet équilibre que se trouve la clé d’une vie politique apaisée et efficace.

Damien TOLOMISSI

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