TikTok au Bénin : L’overdose numérique

 TikTok au Bénin : L’overdose numérique

Scroller, rire, partager. Sur les bancs de l’école, dans les taxis-motos, à la maison, les doigts des jeunes béninois dansent sans cesse sur l’écran de leur téléphone. Au centre de cette danse : TikTok, l’application de vidéos courtes qui a conquis le pays. Mais derrière les défis amusants et les chorégraphies entraînantes, une autre réalité, plus sombre, émerge. Cette enquête vous plonge dans l’envers du décor de TikTok au Bénin.

« Au début, je postais des vidéos pour m’amuser, » confie Arnaud A, 19 ans, étudiant à Cotonou. « Mais très vite, c’est devenu une obsession. Je vérifiais mes vues toutes les cinq minutes. Si une vidéo ne dépassait pas 1000 vues, je me sentais nul. » Comme Arnaud, ils sont nombreux à se lancer dans une course épuisante pour la validation numérique. Le nombre de « j’aime », de partages et de commentaires devient une mesure de leur valeur personnelle. « Ces jeunes sont pris dans un piège, » analyse Dr. Chantal M., psychologue. « Le cerveau libère de la dopamine à chaque notification, c’est une récompense immédiate. On devient accro. Et quand cette récompense ne vient pas, c’est le vide, le doute. “Pourquoi je ne plais pas ? Suis-je normal ?”. » Cette quête de reconnaissance pousse certains à franchir les limites. Mettre sa vie en danger pour un défi, dépenser le peu d’argent qu’on a pour suivre une tendance, ou passer des nuits blanches à monter des vidéos. L’écran lumineux cache un profond mal-être.

Pourquoi lui et pas moi

« Je vois des gens de mon âge qui voyagent, qui ont des voitures de luxe, des corps parfaits, » raconte Grace D, 21 ans, vendeuse au marché Dantokpa. « Moi, je me lève à 5h pour aider ma mère. Parfois, ça me pousse à vouloir mieux faire. Mais souvent, ça me rend juste triste. Ma vie me semble terne. » TikTok est un flux continu de vies idéalisées. Des influenceurs aux corps sculptés, des réussites professionnelles spectaculaires, des couples parfaits. Cette réalité est souvent une construction, un filtre. Mais pour le jeune qui regarde dans son quotidien moins glamour, la comparaison est douloureuse. « Ils comparent leur réalité normale avec le “highlight reel” des autres, » explique Dr. Chantal M. « Cela nourrit une estime de soi fragile, de l’anxiété sociale et même des symptômes dépressifs. Ils ont l’impression d’être en retard, de ne pas être à la hauteur. » Le phénomène est si fort qu’il crée de nouvelles pressions sociales. Avoir les dernières baskets vues sur TikTok, fréquenter les bons endroits… Sous le soleil béninois, une angoisse moderne grandit : celle de ne pas être à sa place.

Les dangers cachés et la solution

TikTok n’est pas un simple outil. C’est une machine conçue pour garder l’utilisateur le plus longtemps possible. Son algorithme, un programme secret, apprend très vite ce que vous aimez et vous envoie un flux sans fin de contenus similaires. « Si tu regardes une vidéo triste, l’application va-t’en proposer dix autres, » constate Hallilou, 28 ans, développeur web. « On peut se retrouver pris dans une spirale de contenu négatif sans même s’en rendre compte. » Cet enfermement peut mener à des communautés toxiques, qui propagent des idées dangereuses sur la dépression, les troubles alimentaires ou la violence. Sans guide, un jeune en détresse peut y trouver un faux réconfort qui aggrave son état. De plus, le temps passé sur l’application est volé à d’autres activités essentielles : étudier, se reposer, avoir des interactions sociales réelles. L’épuisement numérique guette, laissant les jeunes fatigués,

Face à ce constat, la solution n’est pas d’interdire, mais d’éduquer et de responsabiliser. Pour cela, plusieurs actions concrètes peuvent être mises en place.  «La première chose est d’en parler sans jugement, » conseille Dr. Mensah. « En effet, les parents doivent s’intéresser à ce que font leurs enfants en ligne afin de leur expliquer que TikTok, c’est du cinéma. En résumé, ce n’est pas la vraie vie. » Ensuite, il est crucial de fixer des limites. Par exemple, instaurer des « zones sans téléphone » (comme la chambre à coucher) ou des « heures sans écran » (pendant les repas, avant de dormir). De plus, utiliser des minuteurs pour limiter le temps sur l’application est une méthode efficace. Parallèlement, il est essentiel de reconnecter avec le réel. Ainsi, encourager les jeunes à pratiquer des activités hors ligne, telles que le sport, la musique, la lecture ou les sorties entre amis, permet de retrouver la richesse des expériences concrètes et des relations vraies. Enfin, le volet le plus important est peut-être de cultiver l’esprit critique. Concrètement, il faut leur apprendre à questionner ce qu’ils voient : « Qui a posté cette vidéo ? Quel est son objectif ? Est-ce que cette personne veut vendre quelque chose ou avoir de l’influence ? » En effet, un regard critique est un bouclier puissant car il permet de naviguer sur les réseaux en toute conscience.

TikTok souligne Khaled K. est « comme un bonbon très sucré. En manger un de temps en temps est agréable. Mais s’en nourrir exclusivement rend malade ». Au Bénin, poursuit-il « la jeunesse est à la croisée des chemins. L’opportunité de se connecter au monde est immense. Mais le risque de se déconnecter de soi-même l’est tout autant ».

Le défi conclut Armel A., enseignant n’est pas de rejeter la technologie, mais de l’apprivoiser : « Il est d’apprendre à fermer l’application, à lever les yeux de son écran pour regarder le visage de son voisin, et à retrouver la beauté, parfois simple mais toujours réelle, de la vie béninoise. La santé mentale de toute une génération en dépend ».

Damien TOLOMISSI

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