Coup d’État déjoué : L’analyse des experts
Sous l’Arbre à palabres de Deutsche Welle, l’émission de débat et d’analyse, animée par Éric Topona, l’atmosphère est grave mais la parole est libre. L’échec du putsch du 7 décembre 2025 au Bénin a secoué le pays et ébranlé toute la sous-région. Face à cet événement dramatique, il a reçu trois experts pour décortiquer les causes profondes de cette tentative de prise de pouvoir par la force.
Autour de la table, Joël Atayi Guèdègbé, expert en gouvernance et acteur de la société civile béninoise ; Maître Mamadou Ismaïla Konaté, avocat et ancien ministre malien de la Justice et Paul Amegakpo, président de l’Institut Tamberma pour la Gouvernance (ITG). Ensemble, ils ont exploré une question cruciale : cette tentative de coup d’État était-elle le symptôme d’un malaise plus large, et peut-on, d’une certaine manière, en comprendre les mobiles sans pour autant les justifier ?
Le récit des faits est désormais connu
Dimanche 7 décembre 2025, un groupe de militaires dirigé par le Lieutenant-Colonel Pascal Tigri a pris d’assaut les studios de la télévision nationale. Dans une allocution brève et chaotique, ils ont annoncé la destitution du président Patrice Talon et la mise en place d’un « Comité militaire pour la refondation ». Plus tôt, ils avaient pris en otage des hauts gradés et attaqué la résidence présidentielle. Mais le putsch a avorté en quelques heures. Les mutins, retranchés dans le camp Togbin à Cotonou, ont été délogés par l’aviation militaire nigériane, venue en renfort à la demande de Patrice Talon. Le soir même, le président, visiblement ébranlé mais ferme, s’adressait à la nation pour promettre que cet acte « ne resterait pas impuni ». Si la séquence militaire a été courte, ses causes, elles, semblent plonger leurs racines dans une crise politique plus longue.
Paroles aux experts
Le premier invité, Joël Atayi Guèdègbé, plante le décor politique. « Il faut regarder la situation en face », commence-t-il d’une voix posée. « Le Bénin traverse une période de fortes crispations depuis plusieurs années. L’espace politique s’est rétréci, le dialogue entre la majorité présidentielle et une opposition souvent affaiblie ou exclue du jeu électoral est devenu difficile, voire impossible. Une partie de la population et même de l’élite se sent mise à l’écart. Cela crée un terreau de frustrations. »

Pour l’expert béninois, les motivations des putschistes, telles qu’évoquées dans leur proclamation, dénonciation de la mauvaise gouvernance, de la corruption et de l’échec à juguler l’insécurité , reprennent des critiques largement répandues dans le débat public. « Leur langage a trouvé un écho, c’est un fait. Ils ont instrumentalisé un mécontentement réel. Mais leur méthode, la prise d’armes contre l’ordre constitutionnel, est inexcusable et dangereuse. Elle montre surtout l’échec des canaux politiques classiques à absorber ces tensions. »

Maître Mamadou Ismaïla Konaté, avec l’expérience d’un ancien garde des Sceaux malien, aborde la question sous l’angle juridique et régional. « En droit, il n’existe aucune justification à un coup d’État. La Constitution béninoise, comme toutes les constitutions démocratiques, prévoit des moyens pacifiques et légaux pour changer les dirigeants et les politiques : ce sont les élections et la liberté d’expression », rappelle-t-il fermement. « Ce que nous voyons ici, c’est la tentation de la short-cut, de la solution rapide et violente, qui est un poison pour l’Afrique. » L’ancien ministre établit un parallèle inquiétant avec la situation sahélienne. « Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, nous avons vu des militaires prendre le pouvoir en invoquant des arguments similaires : insécurité, gouvernance défaillante. Le risque, avec cet événement au Bénin, pays considéré comme un bastion de la démocratie en Afrique de l’Ouest, est un effet de contamination. Cela pourrait donner des idées à d’autres factions militaires ailleurs, ou pire, au Bénin même. La réponse doit être à la fois ferme sur le principe et profonde sur le fond : il faut recréer de la confiance dans les institutions. »

Paul Amegakpo, président de l’Institut Tamberma pour la Gouvernance, creuse l’analyse sociétale et sécuritaire. « Au-delà des discours politiques, il y a des facteurs concrets. L’insécurité qui gagne du terrain dans le nord du Bénin, avec des incursions de groupes terroristes, est une préoccupation majeure pour l’armée. Certains militaires peuvent éprouver un sentiment d’abandon, de manque de moyens ou de reconnaissance. Le Lieutenant-Colonel Tigri, issu des forces spéciales, était en première ligne de cette lutte. Son ralliement à la mutinerie n’est pas anodin ; il peut traduire une colère corporatiste qui a dégénéré. » Pour Amegakpo, la tentative de putsch est un signal d’alarme ultra-violent adressé à la classe politique dans son ensemble. « Cela signifie : « La maison brûle, et vos querelles partisanes nous semblent déconnectées des urgences du peuple et des soldats. » Bien sûr, leur acte est une trahison de leur serment. Mais si l’on ignore ce cri – aussi inacceptable soit sa forme, on s’expose à répéter les erreurs qui ont conduit certains de nos voisins dans l’impasse. La refondation dont ils parlent, elle doit être civile, inclusive, et démocratique. »
De commun accord
Sous l’Arbre à palabres, le débat révèle ainsi une amère complexité. Les invités s’accordent sur un point fondamental : rien ne peut légitimer un coup de force contre la volonté populaire. La tentative du 7 décembre était un péril mortel pour la démocratie béninoise. Cependant, l’analyse des motivations avancées par les putschistes dessine le portrait d’un pays sous tension, où des fissures politiques, sociales et sécuritaires ont été exploitées par des soldats frustrés. Le défi pour le Bénin, désormais, est double. Il devra juger avec une totale rigueur les auteurs de cette tentative, pour affirmer la primature du droit. Mais dans le même temps, il lui faudra, plus que jamais, engager un dialogue national authentique pour colmater ces brèches et prouver que la démocratie, malgré ses lenteurs et ses imperfections, reste le seul chemin viable pour répondre aux aspirations du peuple. Comme le conclut Éric Topona : « La meilleure réponse à un putsch manqué n’est pas seulement la répression, mais la revitalisation d’un pacte social qui avait semblé se fissurer. L’avenir dira si les leçons de ce dimanche tragique auront été entendues. »
Damien TOLOMISSI