Dadah Bokpè Houézrèhouèkè : « Construire dans un monde qui démolit »

 Dadah Bokpè Houézrèhouèkè : « Construire dans un monde qui démolit »

L’écriture de Dadah Bokpè Houézrèhouèkè célèbre l’acte de construction comme un antidote au chaos.    Face à un monde qui semble parfois se déliter, il rappelle que chaque jour est une brique posée avec intention. Une méditation puissante sur la persistance à édifier du sens et de la beauté dans l’instabilité. Entre espoir têtu et réalisme, son texte invite à un examen poignant de la volonté d’élever des édifices de sens sur un sol mouvant. Lisez plutôt !!!

Nous marchons tous sur cette terre avec, au creux des mains, une envie de bâtir. Bâtir une vie digne, une famille unie, une carrière solide, une paix intérieure. Nous sommes, par essence, des constructeurs. Chaque matin est une brique que nous posons avec soin, avec l’espoir têtu d’élever un édifice qui résistera aux saisons.

Pourtant, je vous le dis avec la simplicité de celui qui a observé les chantiers et les ruines : construire est difficile. C’est un chemin long, parsemé d’étapes qu’il faut franchir avec une stratégie victorieuse. Il faut la patience du cultivateur, la vision de l’architecte et la force du porteur d’eau. On commence par les fondations, invisibles aux regards mais cruciales. Ce sont nos valeurs, notre éducation, notre caractère. Sur ce socle, on monte les murs, pierre après pierre : les efforts du quotidien, les études, le travail honnête, l’amour donné aux siens. On installe la toiture de nos rêves réalisés, on perce les fenêtres de nos succès pour laisser entrer la lumière. C’est un ouvrage de toute une vie, exigeant, parfois épuisant, mais magnifique.

Mais voici la vérité qui doit nous rendre humbles et vigilants : détruire, cela est facile. Terriblement facile. Il suffit de quelques secondes, de quelques minutes d’inattention, de colère, de doute ou de malveillance, pour démolir tout un beau chantier. Une parole trop dure peut fendre l’unité d’une famille. Une décision impulsive peut anéantir une réputation patiemment tissée. Une trahison peut réduire en poussière une confiance construite sur des années. Le beau chantier de la vie, si fragile face aux tempêtes soudaines.

Et lorsque l’impensable arrive, lorsque nous nous tenons au milieu des gravats de ce que nous avons tant aimé et travaillé, le cœur lourd et l’esprit en désordre, il est essentiel de ne pas se perdre dans les larmes ou la colère seulement. Il faut, dans le silence qui suit l’effondrement, se poser une question profonde, une question de sage : cette destruction, est-ce l’effet des actes diaboliques, ou bien manquait-il des sacrifices, visibles ou invisibles ? Cette question est la clé. Elle nous empêche de rester des victimes passives et nous place sur le chemin de la compréhension.

Parler d’actes diaboliques, ce n’est pas nécessairement évoquer des forces obscures et mystérieuses. Le diable, souvent, porte un visage humain. C’est la jalousie de l’autre qui ronge et qui sabote. C’est la malveillance gratuite, le mensonge qui se propage comme un feu. C’est l’égoïsme qui pousse à piétiner l’œuvre d’autrui pour s’élever soi-même. C’est la paresse qui nous pousse à négliger notre propre chantier, le laissant vulnérable. Ces forces existent, et il faut avoir le courage de les nommer, de les reconnaître quand elles frappent. Ignorer leur existence, c’est comme nier l’existence du vent alors que notre toit vient de s’envoler. La vigilance est la première forme de sacrifice pour protéger son œuvre : le sacrifice de notre naïveté.

Mais, mes frères et sœurs en humanité, la réponse la plus féconde se trouve souvent dans la deuxième partie de la question : le sacrifice manquant. Le sacrifice visible, c’est celui que tout le monde peut voir. C’est l’heure de sommeils perdus pour étudier ou travailler. C’est l’argent économisé, le plaisir immédiat refusé pour un but plus grand. C’est le pardon offert alors que la blessure est encore vive. Ces sacrifices sont la colonne vertébrale de toute construction. Mais parfois, dans notre hâte de voir les murs s’élever, nous les bâclons. Nous posons des briques sans assez de mortier, espérant que la façade tiendra. Elle ne tient pas.

Et puis, il y a le sacrifice invisible. Celui-là est le plus puissant, et pourtant le plus négligé. C’est le sacrifice de l’orgueil, lorsque nous demandons pardon. C’est le sacrifice de nos vieilles rancunes, que nous décidons enfin d’enterrer pour avancer plus léger. C’est le sacrifice du temps pour écouter vraiment l’autre, sans préparer sa réponse dans sa tête. C’est le sacrifice de nos certitudes, pour apprendre encore et encore. C’est le sacrifice de la prière ou de la méditation, ce moment où nous lions notre esprit à quelque chose de plus grand que nous, pour puiser une force et une guidance qui ne viennent pas de ce monde. Un chantier sans ces sacrifices invisibles est comme une maison construite sur du sable mouvant. Elle peut être belle, imposante, admirée de tous. Mais il manque l’ancrage profond, la connexion avec l’essentiel. Au premier tremblement de terre de la vie et il y en aura toujours, elle s’écroulera.

Alors, que faire ?

Il ne s’agit pas de vivre dans la peur permanente de la destruction. Il s’agit de construire avec une sagesse renouvelée. D’abord, bâtissons avec amour et intégrité. Une construction née de la vanité ou de la tromperie porte en elle les graines de sa propre destruction. Ensuite, intégrons le sacrifice dans le processus même de construction. Ne le voyons pas comme une perte, mais comme le ciment indispensable. Chaque effort invisible, chaque renoncement pour un bien supérieur, est une armature qui consolide notre édifice. Enfin, cultivons la paix intérieure. C’est notre tour de guet. Lorsque nous sommes en paix, nous percevons plus vite les vents mauvais, les fissures naissantes. Nous pouvons agir avant la grande fracture. Si la destruction survient malgré tout, souvenons-nous : les plus grands maîtres constructeurs sont souvent ceux qui ont dû, un jour, reconstruire sur des ruines. L’expérience de la chute, si nous l’acceptons avec humilité et que nous cherchons sincèrement la réponse à la grande question, devient alors la fondation la plus solide pour un nouvel édifice. Un édifice non plus orgueilleux, mais résilient. Non plus seulement beau, mais habité par une force tranquille. Car la vie n’est pas l’absence de tempêtes. C’est l’art d’apprendre à bâtir, avec courage et sagesse, des maisons qui sauront, sinon résister à tout, du moins nous offrir un abri solide et nous laisser, après le passage des vents, la force de recommencer, avec des mains plus sages et un cœur plus ouvert. C’est là que réside la véritable victoire.

DADAH BOKPE HOUEZREHOUEKE

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