Dengue : La nouvelle épidémie silencieuse

 Dengue : La nouvelle épidémie silencieuse

Le soleil tape dur sur les toits de tôle. Dans un quartier populaire de Bamako, Amadou, 12 ans, grelotte sous une couverture, bien que le thermomètre affiche 38°C. Son front est brûlant, ses articulations le font souffrir le martyr, une éruption cutanée couvre son dos. Sa mère, Aïsha, esquisse un geste fatigué pour chasser un moustique au vol vif et zébré. « On a cru à un simple paludisme », murmure-t-elle, les traits tirés par l’inquiétude. Le diagnostic est tombé ce matin : dengue. Une maladie dont elle n’avait, jusqu’à présent, que vaguement entendu parler. Dans la cour, un seau d’eau de pluie, précieux pour la toilette du jour, offre une nursery parfaite à des centaines de larves de Aedes aegypti, le coupable ailé.

Cet insecte, minuscule et élégant, est en train de devenir l’un des plus redoutables vecteurs de maladie du continent africain. Longtemps considérée comme une menace lointaine, cantonnée à l’Asie ou aux Amériques, la dengue opère une percée alarmante sous les tropiques africains. Une enquête de terrain révèle une expansion silencieuse mais implacable, dopée par le réchauffement climatique, l’urbanisation galopante et la mobilité des populations. Une « grippe tropicale » bien plus sournoise qu’il n’y paraît.

Le réveil d’un géant endormi

La dengue n’a jamais totalement disparu d’Afrique. Des foyers historiques existaient, souvent négligés, sous-déclarés, noyés dans la masse des diagnostics de paludisme. Mais la donne a changé. Le Dr. Fatoumata Bâ, épidémiologiste à l’Institut Pasteur, le confirme, les cartes sous les yeux : « Ce n’est plus une maladie sporadique. Nous observons une augmentation exponentielle du nombre de cas et une extension géographique très nette. Des régions qui étaient épargnées il y a dix ans rapportent désormais des épidémies majeures. » Le virus, de la famille des Flaviviridae ((du latin flavus : jaune est une famille de virus à ARN qui infectent les Mammifères), profite d’un terreau idéal. Le réchauffement climatique raccourcit le cycle de reproduction du moustique et accélère la réplication du virus dans son organisme. Des périodes de chaleur plus longues et des pluies erratiques, alternant sécheresses et précipitations intenses, créent des gîtes larvaires parfaits : des réserves d’eau stagnante dans des jerricans, des pneus usagés, des décharges à ciel ouvert. S’y ajoute le phénomène de l’urbanisation anarchique. Les mégalopoles africaines, en croissance fulgurante, avec leurs quartiers densément peuplés et leurs réseaux d’eau précaires, sont des autoroutes à moustiques. « Aedes aegypti (est une espèce d’insectes diptères, un moustique qui est le vecteur principal de la dengue) est un urbain dans l’âme », explique un entomologiste sur le terrain. « Il adore les vases de fleurs sur les balcons, les détritus qui retiennent l’eau, les chantiers abandonnés. Il pique le jour, ce qui rend les moustiquaires, efficaces contre le palud nocturne, beaucoup moins utiles. »

Sur le terrain : le double fardeau

Dans les centres de santé, la confusion règne. Les symptômes initiaux de la dengue forte fièvre, céphalées, douleurs musculaires miment parfaitement ceux du paludisme. « Nous traitons souvent d’emblée pour le paludisme », témoigne une infirmière dans un dispensaire de brousse. « Mais quand le traitement ne fonctionne pas et que l’état du patient se dégrade avec des vomissements ou des saignements, on sait qu’on fait face à autre chose. Ici, nous manquons cruellement de tests de diagnostic rapide. » Cette méconnaissance est un piège mortel. Car si la forme classique de la dengue est le plus souvent bénigne, sa version sévère, la dengue hémorragique, peut entraîner des hémorragies massives et une défaillance organique. Les enfants, comme le petit Amadou, sont particulièrement vulnérables. Le système de santé, déjà aux prises avec le paludisme, le VIH, la tuberculose, doit désormais affronter ce double fardeau qui grève ses ressources et son personnel.

L’arme de la prévention : une bataille de tous les instants

Face à cette menace, il n’existe pas de traitement antiviral spécifique. La lutte se joue donc en amont, dans la prévention. Et sur ce front, les initiatives fourmillent, avec une arme principale : la mobilisation communautaire. Des brigades de jeunes, équipés de mégaphones et de prospectus, font du porte-à-porte. Leur message est simple : « Asséchez ! Éliminez chaque semaine toute eau stagnante autour de vos maisons. Couvrez vos réservoirs. Jetez les vieux pneus. » Ils montrent comment reconnaître les larves, ces petites bestioles qui se dandinent au fond d’un seau d’eau.

Des innovations de basse technologique voient le jour. Introduction de poissons mangeurs de larves dans les réservoirs d’eau, distribution de pastilles larvicides à mettre dans les pots de fleurs, ou encore pièges artisanaux à base de bouteilles en plastique. « La lutte est fastidieuse », reconnaît un chef de projet d’une ONG locale. « Elle demande une vigilance de tous les instants. Mais c’est la seule vraiment efficace. On ne peut pas vaporiser de l’insecticide partout, tout le temps. Il faut que chaque citoyen devienne un acteur de sa propre protection. »

Quel avenir pour le continent ?

La communauté scientifique internationale s’alarme. Les modèles épidémiologiques prédisent une expansion continue de la zone à risque en Afrique, grignotant vers le sud et vers les hautes altitudes, comme les plateaux éthiopiens ou kenyans, autrefois trop frais pour le moustique tigre. La solution miracle n’existe pas. Un vaccin existe, mais son usage est très encadré et il ne protège que ceux qui ont déjà été infectés par un des quatre sérotypes du virus, sous peine de risquer une forme aggravée. La priorité absolue reste donc le renforcement des systèmes de surveillance, la formation du personnel soignant et l’autonomisation des communautés. De retour au chevet d’Amadou, qui commence enfin à aller mieux, Aïsha montre fièrement sa cour désormais impeccable, sans un récipient qui traîne. « Ce moustique, il est sournois. Mais maintenant, je le connais. Et je sais comment me défendre. » Son histoire est un microcosme du défi africain : une combinaison de résilience, d’innovation et de conscientisation face à une menace climatique et sanitaire qui ne connaît pas de frontières. La bataille contre la dengue ne se gagnera pas dans les laboratoires étrangers, mais dans chaque cour, chaque rue, chaque geste quotidien de millions d’Africains.

Ouorou-Asso BABERI

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