« Les chaînes invisibles » : Joyau littéraire de Sylvain A. Sèwa
Le livre « Les chaînes invisibles, l’Afrique de l’Ouest Saignée par la déportation » de Sylvain Ahouélété Sèwa n’est pas un simple livre d’histoire. C’est un voyage difficile mais nécessaire au cœur d’une blessure qui, bien que ancienne, marque encore aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest et le monde. L’auteur, avec des mots simples mais profonds, nous prend par la main pour nous montrer les traces d’une tragédie immense : la déportation de millions d’Africains.
Sylvain Ahouélété Sèwa commence par nous décrire la froide mécanique de la traite négrière, souvent appelée « commerce triangulaire ». Il ne se contente pas de donner des chiffres, bien que les chiffres fassent froid dans le dos. Il rend cette histoire humaine. Il explique comment ce système a fonctionné comme une immense machine, avec ses rouages économiques, ses acteurs et ses terribles conséquences.
D’un côté, il y avait la demande des colonies européennes en Amérique, qui avaient besoin d’une main-d’œuvre nombreuse et gratuite pour travailler dans les plantations. De l’autre, il existait en Afrique de l’Ouest des royaumes puissants et des réseaux complexes. L’auteur montre comment certains de ces royaumes et commerçants sont devenus des acteurs de ce trafic, capturant et vendant d’autres Africains. C’est un point difficile à entendre, mais essentiel pour comprendre que la responsabilité fut partagée. Cette vérité, Sylvain Ahouélété Sèwa ne la cache pas. Il la présente avec lucidité, pour que nous ayons une vision complète de cette sombre période.
Les chaînes visibles et invisibles
Le titre du livre, « Les chaînes invisibles », est très fort. L’auteur explique qu’au-delà des chaînes de fer qui liaient les mains et les pieds des captifs, d’autres chaînes, plus pernicieuses, se sont formées. D’abord, les chaînes du traumatisme. La peur est devenue une habitante permanente des côtes ouest-africaines. La violence de la capture, l’horreur de la traversée en bateau (la « traversée du milieu »), et la brutalité de l’esclavage dans les Amériques ont créé une blessure psychologique profonde, transmise de génération en génération.
Ensuite, les chaînes du sous-développement. L’Afrique de l’Ouest a été « saignée ». Ce n’est pas qu’une image. Elle a perdu des millions de ses enfants, les plus jeunes, les plus forts. Cette perte massive a désorganisé les sociétés, affaibli les économies et freiné le développement politique et technique de la région. L’auteur soutient que pour bien comprendre les défis actuels de l’Afrique de l’Ouest, il faut regarder vers ce passé. Les chaînes de la pauvreté et de l’instabilité politique ont, en partie, leurs racines dans cette saignée historique.
Enfin, les chaînes de la mémoire brisée. Comment construire son avenir quand une partie de son histoire est un trou noir ? Comment se sentir entier quand on ignore d’où l’on vient exactement ? La traite a coupé les Africains de leur histoire, de leurs noms, de leurs langues. Reconstruire cette mémoire est un travail de fourmi, un travail auquel Sylvain Ahouélété Sèwa consacre sa vie.
Redonner une voix aux silencés
L’une des grandes forces de ce livre est de redonner la parole à ceux que l’histoire officielle a souvent oubliés. L’auteur ne parle pas seulement des rois et des marchands. Il s’intéresse aux victimes, aux anonymes, aux femmes et aux hommes qui ont résisté à leur manière. Il évoque, par exemple, les figures féminines du Sud-Bénin, un sujet qu’il connaît bien. Ces femmes, qu’elles aient été reines, mères ou résistantes, ont joué un rôle crucial pendant et après cette période. En parlant d’elles, l’auteur répare une injustice. Il montre que l’histoire africaine n’est pas seulement une histoire de souffrance, mais aussi une histoire de courage, de résilience et de dignité.
« Les chaînes invisibles » n’est pas un livre qui regarde seulement le passé. C’est un livre ancré dans le présent et tourné vers l’avenir. Sylvain Ahouélété Sèwa nous invite à un double travail. Primo, le travail de mémoire. Comprendre ce qui s’est passé n’est pas pour cultiver la haine ou la victimisation. C’est, au contraire, un acte de libération. Nommer la blessure, c’est déjà commencer à la guérir. C’est reconnaître la douleur de millions de personnes et honorer leur mémoire. Cela permet de briser le silence qui entoure encore trop souvent cette période. secundo, le travail de transmission. L’auteur, en écrivant ce livre, accomplit son devoir de transmission. Il passe le flambeau de la mémoire aux jeunes générations. Il leur dit : « Voici d’où nous venons. Voici les épreuves que nos ancêtres ont surmontées. Connaître cette histoire, c’est avoir les outils pour construire un avenir plus solide et plus fier. »

Qui est Sylvain Ahouélété Sèwa?
Né au Bénin en 1969, Sylvain Ahouélété Sèwa est un philosophe de formation. Après avoir longtemps enseigné, il a décidé de se consacrer entièrement à la recherche historique. Son parcours est important : la philosophie lui donne cette hauteur de vue pour analyser les événements, tandis que son amour pour son pays et son continent le pousse à chercher la vérité, même quand elle est douloureuse. Il est également l’auteur d’un livre sur une héroïne du Bénin, « Cité Historique de Dédomè: Nan Dédo, une icône, une héroïne », ce qui montre son attachement à faire revivre la mémoire des grands personnages, surtout féminins, de son pays.
A l’en croire, « Les chaînes invisibles » est plus qu’un essai. C’est un acte de résistance contre l’oubli. Sylvain Ahouélété Sèwa nous offre une clé pour comprendre les cicatrices de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi pour voir sa force incroyable. Il nous rappelle que même les chaînes les plus solides finissent par rouiller et se briser. Les dernières à tomber sont souvent celles de l’esprit. Et c’est en lisant des livres comme le sien, des livres de vérité et de courage, que nous pouvons, ensemble, les faire tomber pour de bon.
Damien TOLOMISSI