Retour du Bénin sur le marché de l’or noir : Les écueils à éviter
Le retour du brut béninois sur les marchés mondiaux, avec l’arrivée annoncée de 250.000 barils en ce mois d’octobre 2026, place le pays devant un choix stratégique. Cette manne ne doit pas devenir une simple bouffée d’oxygène budgétaire. Elle doit servir de levier pour restructurer l’économie nationale en profondeur. Car le pétrole, par nature, est une richesse finie.
Les recettes que génère le pétrole sont volatiles, dépendantes des cours internationaux et des aléas géopolitiques. Bâtir des politiques publiques durables sur une ressource éphémère reviendrait à construire sur du sable. La véritable question n’est donc pas de savoir combien le Bénin va encaisser, mais ce qu’il va édifier avec ces revenus pendant qu’ils existent encore.
En effet, le premier écueil à éviter est celui de la maladie hollandaise. L’afflux massif de devises peut renchérir la monnaie nationale, fragiliser les exportations hors pétrole et étouffer des secteurs comme l’agriculture ou l’industrie manufacturière. Pour neutraliser ce risque, le pays doit mettre en place des règles budgétaires claires. Une partie des recettes pétrolières doit être automatiquement affectée à un fonds de stabilisation, voire à un fonds souverain dédié aux générations futures. Ce mécanisme permettrait de lisser les dépenses publiques, d’éviter les cycles de surchauffe et de freiner les tentations de dépenses somptuaires. Plusieurs nations ont payé cher l’absence d’un tel garde-fou. Le Bénin a l’opportunité d’apprendre de leurs erreurs sans les reproduire.
La deuxième priorité concerne la gouvernance du secteur. L’exploitation offshore exige une administration rompue aux réalités techniques de l’industrie pétrolière. Cela suppose des géologues, des ingénieurs réservoir, des juristes spécialisés en droit des contrats, des fiscalistes capables de décortiquer les mécanismes de partage de production. Sans cette expertise, l’État négocie en position de faiblesse. Il subit les termes plutôt qu’il ne les discute. Le Bénin doit donc investir massivement dans la formation de ses cadres et dans les outils de contrôle. La transparence sur les volumes extraits, les prix de vente et les coûts déclarés est indispensable. Sans elle, aucune redevabilité n’est possible.
Le contenu local constitue le troisième pilier d’une stratégie réussie. Trop souvent, l’exploitation pétrolière en Afrique se traduit tel l’a écrit Sergino Lokossa dans le quotidien Le Matinal par une activité offshore qui emploie peu de nationaux et achète peu de biens et services locaux. Le Bénin doit rompre avec ce schéma. Il faut identifier les segments de la chaîne de valeur où les entreprises béninoises peuvent être compétitives : logistique, restauration, maintenance, ingénierie de base, transport maritime, services juridiques et financiers. Un accompagnement ciblé des PME, des partenariats avec des firmes internationales et des exigences contractuelles précises peuvent permettre de capter une part significative des dépenses du secteur. L’objectif n’est pas de tout produire localement mais de maximiser les retombées économiques sur le territoire.
La dimension environnementale ne peut être reléguée au second plan. L’exploitation en mer comporte des risques de marée noire, de pollution chronique et d’atteinte à la biodiversité marine. Le Bénin doit se doter d’une capacité de surveillance et d’intervention rapide. Il doit aussi intégrer les normes internationales les plus exigeantes en matière de gestion des déchets, de traitement des eaux de production et de démantèlement des installations en fin de vie. L’après-pétrole sera inévitablement un après fossile. Anticiper cette transition, c’est investir dès maintenant dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et les infrastructures bas carbone.
Enfin, le pays doit résister à deux tentations opposées. La première est l’euphorie : croire que le pétrole résoudra tous les problèmes, financer des projets non prioritaires et laisser filer les déficits. La seconde est le déni : minimiser l’importance de cette ressource et passer à côté d’une opportunité historique de transformation. La voie étroite consiste à considérer le pétrole comme un accélérateur, jamais comme un substitut à l’effort national. Les revenus pétroliers doivent s’ajouter aux investissements dans l’éducation, la santé, l’agriculture, le numérique et les infrastructures. Ils doivent renforcer la compétitivité de l’économie, pas la remplacer.
Le succès de Sèmè ne se lira pas dans les statistiques d’exportation. Il se mesurera à la capacité du Bénin à créer des emplois durables, à renforcer son tissu entrepreneurial, à améliorer le niveau de vie de sa population et à léguer aux générations futures un pays plus résilient. Chaque baril extrait doit être une brique posée dans la construction d’une économie diversifiée. C’est à ce prix que le pétrole béninois deviendra une véritable chance, et non une simple parenthèse dans l’histoire économique du pays.
Damien TOLOMISSI



