Royaume du silence : Plongée dans les secrets de l’insuffisance rénale

 Royaume du silence : Plongée dans les secrets de l’insuffisance rénale

C’est une épidémie silencieuse. Une maladie qui frappe sans crier gare, transformant des vies entières en un combat quotidien contre la fatigue, les régimes draconiens et la machine à dialyse. L’insuffisance rénale reste pourtant méconnue, souvent diagnostiquée trop tard. Dans un entretien exclusif réalisé par Pierriane Allognon H. pour le quotidien Fraternité, Docteur Chadoukpè Finagnon Bernard, médecin généraliste passionné par la prévention, nous ouvre les portes de cet univers médical complexe. Avec pédagogie et conviction, il rappelle que derrière ce diagnostic effrayant se cache une réalité.

D’emblée, le médecin, Chadoukpè Finagnon Bernard pose les bases : « L’insuffisance rénale, c’est comme si les éboueurs de votre organisme faisaient grève. Les reins ne filtrent plus correctement le sang, et les déchets s’accumulent. » Il distingue deux scénarios bien distincts. D’un côté, l’insuffisance rénale aiguë. « Imaginez un robinet d’eau qui se bouche soudainement. C’est brutal, souvent lié à une infection sévère ou un traumatisme, mais cela peut être réversible si on agit vite. » De l’autre, l’insuffisance rénale chronique, plus insidieuse. « Là, c’est comme une fuite lente, goutte à goutte, pendant des mois ou des années. Les dégâts sont souvent irréversibles, alimentés par des maladies comme le diabète ou l’hypertension. »

Le diagnostic repose sur un indicateur clé : le débit de filtration glomérulaire. « C’est le débitmètre de vos reins. Quand il reste inférieur à 60 pendant plus de trois mois, on parle d’insuffisance chronique. Le calcul, basé sur la créatinine, l’âge et le sexe, est un réflexe vital que tout médecin devrait avoir. »

Les coupables et les signaux d’alarme

La liste des suspects est implacable. « Le duo diabète-hypertension est responsable d’une grande majorité des cas. Le sucre en excès dans le sang agit comme du verre pilé sur les filtres rénaux. L’hypertension, elle, écrase les vaisseaux comme un tuyau d’arrosage sous trop forte pression. » Viennent s’ajouter les infections rénales à répétition, certaines maladies héréditaires comme la polykystose rénale, et l’exposition prolongée à des médicaments agressifs.

Le problème, souligne Dr Chadoukpè Finagnon Bernard, c’est que les reins sont des silencieux. « Les premiers signes sont des murmures qu’on attribue facilement au stress ou à la fatigue : une lassitude persistante, des pieds qui gonflent comme des ballons le soir, des urines qui moussent anormalement, des nausées inexpliquées. » Cette discrétion est traîtresse. « On peut vivre des années avec une insuffisance rénale modérée sans le savoir. Mais pendant ce temps, la bombe à retardement cardiovasculaire fait tic-tac. »

Notre mode de vie, allié ou bourreau ?

La conversation prend un tour personnel quand on aborde nos habitudes. « Nous sommes souvent nos propres fossoyeurs », lâche-t-il avec franchise. L’automédication est pointée du doigt. « Prendre des anti-inflammatoires comme des bonbons, c’est envoyer ses reins au front sans armure. L’ibuprofène ou le diclofénac sans avis médical sont de faux amis. « Notre assiette aussi est en cause. « Trop de sel, trop de graisses, trop de protéines animales… c’est un marathon épuisant pour ces organes. » Même l’alcool, consommé avec excès, use prématurément le précieux filtre.

Face à ce constat, le médecin Chadoukpè Finagnon Bernard devient coach. « La prévention est un sport quotidien, et l’alimentation en est la star. » Il propose une formule mnémotechnique, le « règle 0‑0‑5‑30‑3P » : « Zéro alcool, zéro tabac, cinq portions de fruits et légumes, trente minutes d’activité physique, et les trois P : peu de sel, peu de sucre, peu de mauvaises graisses. C’est la recette d’une longévité rénale. »

Soigner, guérir, accompagner : un parcours du combattant

Et quand la maladie est là ? « À la phase aiguë, la guérison complète est possible si on identifie et traite la cause rapidement. Pour la forme chronique, on parle plutôt de freinage. Un suivi médical serré avec un néphrologue, une alimentation sur mesure et des médicaments protecteurs peuvent considérablement ralentir la course. »

Pour les cas les plus avancés, deux options existent. « La dialyse est une bouée de sauvetage quand les reins sont à moins de 15% de leur capacité. C’est éprouvant, mais cela maintient en vie. La greffe rénale, elle, est la véritable renaissance. Elle restaure une qualité de vie presque normale. »

C’est ici que le ton du Dr Chadoukpè se fait plus grave. « La greffe n’est pas accessible à tous. Elle nécessite un donneur compatible, des infrastructures de pointe et un suivi à vie. Au Bénin, nous faisons face à un mur : le coût exorbitant des traitements, le manque criant de centres de dialyse en dehors des grandes villes, la pénurie de néphrologues. Les familles sont broyées financièrement et émotionnellement. »

Un cri du cœur pour une mobilisation nationale

L’impact humain est profond. « C’est une maladie qui vole la vie : la fatigue vole l’énergie, les régimes stricts vole le plaisir, les traitements vole le temps. La vie professionnelle s’effrite, la vie familiale tourne autour de la maladie. Un accompagnement psychologique est crucial, mais il est quasi inexistant », souligne-t-il.

Son plaidoyer final est un appel à l’action collective : « Nous appelons les autorités à une mobilisation sans précédent. Rendre les soins accessibles, comme au Sénégal ou au Burkina Faso, n’est pas un luxe, c’est une question de justice sociale. Il faut décentraliser la dialyse, développer la transplantation locale, créer un fonds national de solidarité. La sensibilisation doit devenir une priorité nationale. Chaque béninois doit savoir que contrôler sa tension et son diabète, éviter l’automédication et faire un dépistage régulier, c’est se protéger. »

Il conclut avec une métaphore puissante : « Vos reins sont comme les racines d’un grand arbre. Tant qu’elles sont fortes, l’arbre prospère en silence. N’attendez pas de voir les feuilles jaunir et tomber pour vous en occuper. Écoutez leur silence. Protégez-les. C’est le plus bel investissement pour votre vie. »Un message simple, porté par un médecin qui croit que la prévention peut écrire une autre histoire, loin des dialyses et des attentes interminables.

Pierre MATCHOUDO

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