Saleh Kebzabo : Au service du Tchad
Le leader de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR) est de ces personnalités de la vie publique qu’il n’est guère possible de synthétiser dans un curriculum vitae, voire dans une biographie, aussi dense et fouillée soit-elle. L’UNDR a tenu son 7e congrès ordinaire du 19 au 21 décembre 2025 à N’Djamena. Congrès à l’issue duquel Saleh Kebzabo s’est retiré de la présidence exécutive du parti, qu’il occupe depuis 1992, pour en assurer, c’est le vœu de la plupart de ses militants, les fonctions de président d’honneur. En ce moment charnière de l’histoire de cette formation politique, on peut dire que l’UNDR a apporté sa pierre, aux côtés des autres forces politiques et sociales, à l’édification d’une nation démocratique.
Au commencement de cette empreinte que l’UNDR a inscrite dans la vie politique tchadienne, il y a un homme, Saleh Kebzabo. De sa jeunesse jusqu’à son entrée en politique, voire aux très hautes fonctions qu’il a occupées au sein de l’appareil d’État, il s’est toujours distingué par une grande ouverture sur le monde. Il effectue une partie de ses études secondaires au Cameroun, loin du cocon familial et du pays natal. Ce contact précoce avec la richesse, la diversité du monde et des situations a sans doute contribué, dès ses années de jeunesse, à enrichir ses capacités de compréhension et d’analyse des réalités et des mutations du Tchad, de l’Afrique et du monde.
Pour ses études supérieures, Saleh Kebzabo s’inscrit à Paris au Centre de formation des journalistes (CFJ), puis à l’Institut français de presse. Nous sommes au milieu des années 1960. Ce choix de carrière fait tout à fait sens à une époque où l’Afrique n’est connue que par la voix du narratif déformant et dévalorisant véhiculé par une certaine ethnologie coloniale. Exercer le métier de journaliste dans ces années où toute l’histoire de l’Afrique reste à écrire, c’est aussi, pour l’homme de médias, faire connaître l’Afrique au reste du monde et par les Africains.
Pour son baptême de feu professionnel, Saleh Kebzabo fera œuvre de pionnier au service de son pays ; il sera tour à tour journaliste, rédacteur en chef et directeur de l’Agence tchadienne de presse (ATP). Il élargira ses horizons au magazine Jeune Afrique durant quatre années, entre 1972 et 1976. Avec des références aussi remarquables dans le monde de la presse africaine, Saleh Kebzabo se sent habité par la nécessité de se trouver à la tête de son propre organe de presse. Il a été membre fondateur et directeur de publication du magazine Demain l’Afrique, puis fondateur, en 1989, et directeur de publication de N’Djamena Hebdo, le tout premier organe de presse écrite au Tchad jusqu’en 1992.
Un homme politique plein d’ambition pour le Tchad
Mais, à côté de l’homme des médias, il y a l’homme politique qui a une grande ambition pour le Tchad et n’a pas attendu la libéralisation de la vie politique dans son pays, à l’orée des années 1990, pour s’engager. Après quelques années de militantisme syndical au PPT-RDA, Saleh Kebzabo fait son entrée effective en politique en 1975 comme membre fondateur du Mouvement démocratique de rénovation tchadienne (MDRT), dont le leader fut le Dr Outel Bono, et en opposition à la politique du président Tombalbaye.
Dans son Manifeste du peuple tchadien, le MDRT se positionne clairement, dès sa création, pour la démocratie et la bonne gouvernance. Mais le décès tragique du Dr Outel Bono, le 26 août 1973 à Paris, probablement assassiné par les services d’intelligence français selon des témoignages concordants, mettra un terme à l’expansion de ce projet politique avant-gardiste. De son cheminement politique avec le Dr Outel Bono, Saleh Kebzabo a gardé un souvenir ému.
C’est dire que, lorsqu’est fondée, le 12 avril 1992, l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR) et qu’il en prend la direction, après la brève présidence de Ramadan Ouaidou, la fibre sociale-démocrate du leader de l’UNDR est déjà solidement ancrée en lui. Elle ne relève pas d’une posture politique de circonstance. Il s’agit, pour Saleh Kebzabo, de l’expression d’une conviction et d’une vision qu’il aura assumées dans l’espace public plus d’une décennie plus tôt. C’est dans le droit fil de cette filiation idéologique que l’UNDR se situera sur l’échiquier social-démocrate dans la vie politique tchadienne et adhérera à l’Internationale socialiste en mars 2017.
Lorsque vint le moment de la compétition politique et électorale pour la conquête démocratique des suffrages des Tchadiens dans les années 1990, l’UNDR, sous la houlette de Saleh Kebzabo, s’affirmera comme une redoutable machine politique face à l’omniprésence du Mouvement patriotique du salut (MPS) au pouvoir. Il fallait d’abord relever le pari de l’implantation du parti sur le territoire national tchadien et ce fut loin d’être une sinécure. Dans le même temps, l’UNDR s’est fait entendre sur la scène politique tchadienne avec comme unique curseur la préservation de l’intérêt général et de la cohésion nationale.

Idéalisme et réalisme
Pour résumer les positionnements politiques de l’UNDR sous la conduite de Saleh Kebzabo, à des moments cruciaux de la vie politique nationale, nous pourrions faire nôtre cette formule de Jean Jaurès : « Il faut aller à l’idéal en passant par le réel. » Cette formation politique a ainsi alterné des moments de participation aux processus électoraux ou référendaires avec des moments de boycott. L’UNDR boycottera par exemple le recensement électoral et le référendum constitutionnel de juin 2005, de même que la présidentielle de 2006. En revanche, le parti participe à la première élection de l’ère démocratique du Tchad en 1996, où Saleh Kebzabo arrive troisième, élection suivie des législatives, un an plus tard, et obtient 15 sièges à l’Assemblée nationale. Les militants dudit parti occupent des postes à responsabilités au sein du bureau de la représentation nationale et au sein du gouvernement dans le cadre d’un programme commun de gouvernement appelé Démocratie consensuelle et participative.
Aux législatives d’avril 2002, l’UNDR obtient 5 sièges et dénonce les irrégularités flagrantes qui ont entaché ce scrutin. En 2007, l’UNDR participe activement aux discussions et à la signature de l’accord pour le renforcement du processus démocratique au Tchad, baptisé Accord du 13 août grâce à la facilitation des partenaires internationaux, comme l’Union européenne. Aux législatives de 2011, le « parti de la Calebasse » obtient 10 sièges. Après avoir boycotté la présidentielle de 2011, Saleh Kebzabo arrive deuxième lors de celle de 2016, qu’il affirme avoir gagnée face à Idriss Déby Itno. Ce sera sa dernière participation à une élection présidentielle, puisqu’il a décidé de retirer sa candidature lors de celle de 2021, dénonçant les conditions de leur organisation. Le parti a obtenu 10 sièges de députés lors des législatives de décembre 2024 et deux sièges de sénateurs.
Les nombreuses responsabilités qu’aura occupées Saleh Kebzabo, tant au sein de l’Assemblée nationale tchadienne qu’au Parlement panafricain et dans le gouvernement, ont toutes été guidées par l’indispensable préservation de la stabilité de l’État et de la cohésion nationale. Il en a encore donné la preuve lorsque le Tchad s’est retrouvé au bord du précipice suite au décès soudain et tragique du chef de l’État Idriss Deby Itno en avril 2021. En ces moments de graves périls pour le Tchad, Saleh Kebzabo, en homme d’État, a estimé qu’il fallait accompagner de l’intérieur le processus de stabilisation du pays.
Saleh Kebzabo aura ainsi été l’une des chevilles ouvrières des négociations de Doha, entre le Conseil militaire de Transition (CMT) et les groupes politico-militaires. Durant le Dialogue national inclusif et souverain (DNIS), qui a eu lieu du 20 août au 8 octobre 2022, il aura apporté sa grande expérience des situations de crise, sa connaissance des acteurs politiques en présence, au service de l’aboutissement heureux de cette grande palabre nationale. C’est tout naturellement que, à l’issue de ces assises nationales, le leader de l’UNDR s’est vu confier par le chef de l’État les fonctions de Premier ministre pour conduire la deuxième phase de la Transition et l’implémentation de la feuille de route issue du DNIS.
La tenue de rassembleur et de pacificateur qui est la sienne aujourd’hui, dans ses fonctions de médiateur de la République, est la traduction logique de la philosophie politique et de la vision du Tchad qui ont toujours été les siennes. C’est fort de ces acquis que « SK » quitte la présidence de l’UNDR après l’avoir dirigée pendant 33 ans. Toutefois, il va demeurer militant de ce parti qu’il a cofondé. Cependant, au regard de son prestigieux parcours, de sa connaissance des hommes et des situations, Saleh Kebzabo, au-delà de son investissement militant au sein de l’UNDR, demeure pour le Tchad tout entier une mémoire et une boussole, voire « un spectateur engagé »
Éric TOPONA MOCNGA