Une année pour sauver l’âme de l’Afrique : La démocratie passe à la table d’opération
Cotonou bat au rythme d’une urgence. Le jeudi 15 janvier 2026, l’air est chargé d’une question lourde, vitale : l’Afrique peut-elle encore croire en ses Constitutions ? Face aux réformes qui s’enchaînent, aux textes taillés sur mesure et aux légitimités qui vacillent, l’Institut des artisans de justice et de paix, (Iajp), lance un cri du cœur et un chantier colossal. Toute une année dédiée à une seule mission : ressusciter l’État de droit sur le continent. Le diagnostic est sans appel : la Constitution, ce pacte sacré entre un peuple et son avenir, est devenue le champ de bataille préféré des pouvoirs en place.
C’était une salle comble. Politiques, universitaires, diplomates, citoyens ordinaires… Tous sont venus écouter, débattre, peut-être sauver quelque chose. Au pupitre, le Père Arnaud Éric Aguénounon, directeur de l’Institut des artisans de justice et de paix, pose les bases avec la force d’un rappel nécessaire. La démocratie ? Ce n’est pas un trophée à ranger dans une vitrine. C’est un chantier perpétuel, un muscle qu’il faut exercer sans relâche, sous peine de le voir s’atrophier. Son hommage à Mgr Isidore de Souza, « semeur d’avenir » de la Conférence nationale de 1990, résonne comme un rappel aux sources. L’espoir démocratique a une histoire, et il a des gardiens. Son message est limpide : l’avenir de l’Afrique ne se jouera pas dans le marbre des textes, mais dans le cœur et l’action de chaque citoyen. 2026 doit être l’année où l’on ose penser l’impensable, où l’on regarde la réalité en face, avec lucidité et courage.
La Constitution, cet étrange objet de désir… et de manipulation
Pour ouvrir le bal des idées, l’Iajp a fait appel à un chirurgien du droit, le professeur Hilaire Akerekoro. Son sujet, à lui seul, résume tous les maux : « Les réformes constitutionnelles en Afrique : entre efficacité, stabilité et controverses ». D’emblée, il ressort les archives. Déjà en 1982, le Béninois Maurice Ahanhanzo-Glélé parlait d’« instabilité constitutionnelle chronique ». Quarante ans plus tard, le constat est toujours aussi cinglant. Les Constitutions africaines ont la durée de vie d’un smartphone dernier cri, vite dépassées, souvent customisées au goût du pouvoir. Le professeur démêle les termes avec pédagogie : réforme, révision, amendement, manipulation… Derrière chaque mot, une intention. Une réforme peut être un nouvel acte de naissance pour une nation, ou un simple lifting pour conserver le pouvoir. Du Togo au Cameroun, du Bénin à la RDC, les exemples de textes contestés, adoptés dans la tourmente, puis jetés aux oubliettes, sont légion.
Mais la leçon la plus cruciale est ailleurs. La technique juridique, explique-t-il, « cache souvent une réalité politique crue ». Le peuple, souverain en théorie, est souvent dépossédé. Les élites confisquent le processus, instrumentalisent la loi fondamentale, usent de référendums douteux et de pressions internationales. Trois mots-clés ont guidé sa dissection : efficacité, stabilité, controverse. Efficacité pour qui ? Pour gouverner sans entraves ou pour garantir les libertés pour tous ? Stabilité de quoi ? De l’ordre démocratique ou du régime en place ? Controverse, inévitable, dès que l’ombre de la soif de pouvoir plane sur une réforme.
Les garde-fous : une lueur d’espoir au bout du tunnel
Face à ce tableau sombre, le professeur Akerekoro apporte une note d’espoir, un antidote. Son remède ? Des contre-pouvoirs forts et vigilants. La société civile, d’abord, ce nerf de la démocratie. Les institutions religieuses, qui portent une voix morale. Et surtout, les juges constitutionnels. En Centrafrique par exemple, des décisions de justice ont su faire barrage à des dérives. Un juge indépendant peut être le dernier rempart, le gardien du temple lorsque les politiques voudraient en redessiner les plans à leur avantage. C’est là tout l’enjeu de l’année 2026 pour l’Iajp. Il ne s’agit pas de produire de belles théories, mais de forger des outils concrets, d’identifier les leviers qui permettront aux peuples de reprendre la main sur leur destin constitutionnel. La Constitution doit redevenir un bouclier pour les citoyens, et non une arme pour les dirigeants.
Le chemin sera long, semé d’embûches. Mais à Cotonou, une étincelle a été rallumée. Une année de réflexion intense commence, avec un objectif aussi simple qu’ambitieux : que la prochaine réforme constitutionnelle en Afrique soit une promesse d’émancipation, et non un outil de confiscation. L’avenir démocratique du continent se joue maintenant, dans la rigueur de la pensée et l’audace de l’action.
Arnaud ACAKPO (Coll)