Yeytuo : Une révolution contre le VIH à un prix prohibitif

 Yeytuo : Une révolution contre le VIH à un prix prohibitif

C’est une avancée majeure dans la lutte contre le sida. Mardi 26 août 2025, la Commission européenne a autorisé la commercialisation du Yeytuo (appelé Yeztugo aux États-Unis), le premier traitement préventif injectable contre le VIH. Une révolution qui promet une protection quasi totale avec seulement deux injections par an. Mais cet immense espoir se heurte déjà à un obstacle de taille : son prix très élevé, qui pourrait considérablement limiter son accès.

Jusqu’à présent, la principale méthode de prévention pour les personnes à risque d’exposition au VIH était la PrEP (prophylaxie pré-exposition) orale. Ce traitement contraignant nécessite de prendre un comprimé tous les jours à heure fixe, ou selon un schéma précis autour des rapports sexuels. Le Yeytuo, dont le principe actif est le lenacapavir, change radicalement la donne. Développé par le laboratoire américain Gilead Sciences, il s’administre par seulement deux injections par an. Son efficacité est exceptionnelle, proche de 100%, offrant une liberté et une discrétion inédites aux patients. Pour les communautés les plus touchées par le virus, c’est une véritable lueur d’espoir, surtout dans l’Union européenne où l’on enregistre encore environ 25 000 nouvelles infections chaque année.

Une efficacité saluée par la communauté scientifique

L’enthousiasme des experts est unanime. Fin 2024, la prestigieuse revue Science avait déjà sacré le lenacapavir « Révélation de l’année ». Son approbation en juin par l’agence américaine des médicaments (FDA) puis par l’Europe confirme son statut de percée scientifique. «Ce médicament, administré seulement deux fois par an, a montré des résultats remarquables lors d’études cliniques, ce qui signifie qu’il pourrait transformer la prévention du VIH », a déclaré Daniel O’Day, le PDG de Gilead Sciences. Une opinion partagée par Meghan Ranney, doyenne de l’École de santé publique de Yale : « Ce médicament est extraordinaire ; c’est ce qui se rapproche le plus d’un vaccin à notre disposition. Il dépasse les rêves les plus fous que beaucoup d’entre nous auraient pu imaginer dans les années 1990. » Les études cliniques (PURPOSE 1 et 2) ont démontré une efficacité de 100% pour protéger les femmes cisgenres et de 96% chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes et les personnes transgenres. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) elle-même a recommandé son utilisation, y voyant un outil capable de « transformer profondément la riposte mondiale contre le VIH ».

Le choc du prix : 28 000 dollars par an

Cependant, cet optimisme est fortement tempéré par la question financière. Gilead Sciences a fixé le prix catalogue de Yeytuo à 28 000 dollars (environ 24 000 euros) par patient et par an aux États-Unis. Le laboratoire justifie ce coût exorbitant par les milliards investis en recherche et développement, les coûts des essais cliniques et la valeur ajoutée unique du traitement. Mais pour de nombreux experts et ONG, ce prix est injustifiable et contre-productif pour la santé publique. Winnie Byanyima, directrice exécutive de l’ONUSIDA, a vivement réagi : « Le lénacapavir pourrait être l’outil dont nous avons besoin pour maîtriser les nouvelles infections, mais seulement s’il est proposé à un prix abordable. S’il reste hors de portée, cela ne changera rien. » Le paradoxe est saisissant : des études indépendantes estiment que le médicament pourrait être produit pour à peine 40 dollars par personne et par an. La marge entre le coût de production et le prix de vente est donc astronomique.

Un accès inégal qui se dessine

Face aux critiques, Gilead a signé des accords pour permettre la production de versions génériques à bas coût dans plus de 100 pays en développement, notamment en Afrique et en Asie. Le Fonds Mondial, une organisation internationale de lutte contre les maladies, s’est également positionné pour faciliter l’accès dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires. Si cette initiative est saluée, elle crée une situation à deux vitesses. Ces solutions ne concernent pas les pays dits « à haut revenu » : l’Europe, l’Amérique du Nord, le Japon ou l’Australie. Dans ces régions, le brevet de Gilead est protégé jusqu’en 2038. Aucun générique ne pourra donc voir le jour avant cette date, sauf accord exceptionnel. La facture sera extrêmement lourde pour les systèmes de santé publics de ces pays. Ils devront arbitrer entre le financement de ce traitement révolutionnaire pour tous ceux qui en ont besoin et le coût faramineux que cela représenterait.

Une révolution conditionnée par l’accessibilité

Le Yeytuo incarne le meilleur de l’innovation médicale : une solution simple, discrète et extrêmement efficace pour prévenir le VIH. Il a le potentiel de changer des millions de vies et de faire reculer l’épidémie. Pourtant, sans un changement de cap du laboratoire Gilead sur sa stratégie de prix, sans pression des États et sans mécanismes pour réduire la facture, cette révolution médicale risque de rester confinée à une petite partie de la population qui pourra se la payer ou dont le pays acceptera de supporter le coût. L’enjeu n’est plus seulement scientifique, mais éthique et économique. La balle est désormais dans le camp des décideurs politiques et du laboratoire pour faire en sorte que ce rêve médical ne devienne pas un cauchemar financier, et que la santé reste un droit accessible à tous, et non un privilège.

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