Redéploiement français au Tchad : Les vrais enjeux

 Redéploiement français au Tchad : Les vrais enjeux

Dans les prochains jours, des avions de chasse de l’armée française feront une brève « escale technique » au Tchad, dans le cadre d’«actions de formation » que la France mènera conjointement avec la Côte d’Ivoire et le Gabon. Cette annonce intervient après la récente visite officielle du chef de l’Etat tchadien à Paris, Mahamat Idriss Déby Itno, et lors de laquelle il a signé de nouveaux accords de coopération militaire avec son homologue français Emmanuel Macron.

Cette information qui s’inscrit effectivement dans le sillage de cette visite et du renouvellement des accords de coopération militaire entre les deux pays, ne devrait pas surprendre au regard de cette nouvelle dynamique diplomatique. Or, force est de constater qu’elle continue de susciter analyses, commentaires et conjectures de divers ordres. Certains de ces commentaires et souvent des plus virulents, estiment que le Tchad fait ainsi un pas de plus pour s’installer dans le giron de la France, voire brade une « souveraineté » qu’il semblait avoir reconquise avec le départ des troupes françaises en janvier 2024. Confirmant cette information, un officiel tchadien est allé bien plus loin en affirmant qu’un retour de l’armée française est envisageable si le gouvernement de son pays l’autorise.

Toutefois, au-delà du déchaînement des passions et des procès d’intention qui entourent ces annonces, il importe de préciser le contexte dans lequel elles ont été faites.

En effet, le Tchad, ce n’est un secret pour personne est confronté à la recrudescence des attaques du groupe terroriste Boko Haram, notamment dans la région du Lac Tchad dont ces terroristes persistent à vouloir prendre le contrôle. Dans la nuit du 4 au 5 octobre 2026, 16 civils tchadiens ont perdu la vie dans cette région à cause de ces attaques terroristes. Déjà, le 21 septembre 2026, toujours sur le même théâtre d’opérations, 11 civils avaient trouvé la mort suite aux attaques des terroristes de Boko Haram.

Outre Boko Haram, le Tchad est le théâtre de nouveaux combats depuis le début depuis le 14 octobre 2026 dans la région productrice d’or du Tibesti. Ces combats opposent l’armée régulière tchadienne au Comité d’autodéfense de Miski. Ces affrontements ont conduit à un déploiement massif de l’armée en hommes et en logistique. En effet, il importe de préciser que la province du Tibesti couvre une superficie de 220 000km2 alors que le massif du Tibesti s’étend sur 100 000 km2. Des conflits de cette nature pourraient être exploités par des ennemis extérieurs à des fins de déstabilisation interne.

S’il faut ajouter à ces crises les répercussions humanitaires et sécuritaires du conflit soudanais à l’Est du Tchad, ou l’activisme criminel des groupes djihadistes dans le Sahel, il est manifeste que la perspective d’un redéploiment de l’armée française est une décision de pure réalisme politique, voire géopolitique.

Le Sahel est l’épicentre de cette nouvelle donne géopolitique  comme l’affirme une étude d’avril 2026 du think tank Policy Center for the New South intitulée La reconfiguration des allainces extérieures de l’AES. Une alternative à “l’ordre occidental” «  (…) les pays sahéliens font face à une forte compétition d’influence entre les puissances occidentales, d’un côté, et la Russie et la Chine, de l’autre . Ils affirment une diplomatie d’”ouverture tous azimuts” marquée par la diversification de leurs partenaires du Sud. Cette politique vise à briser le face-à-face exclusif avec les anciens partenaires, tout en cherchant des alliances pragmatiques. Ces nouvelles alliances contribuent à élargir la marge de manœuvre diplomatique du Sahel. Toutefois, elles ne garantissent pas une autonomie effective si certaines conditions ne sont pas réunies ».

Après l’échec du G5 Sahel, la France, voire l’Europe ne pouvaient durablement s’accomoder d’une absence prlongée dans cette région éminemment stratégique pour leur propre sécurité. Absente de cette région, la France laisserait prospérer une niche de déstabilisation potentielle sur son territoire car elle n’aurait pas anticipé certaines menaces. Cette absence prolongée serait d’autant plus inconséquente pour la France, comme pour l’Europe tout entière, alors que quasiment toutes les grandes puissances s’emploient à y prendre pied (Russie, Etats-Unis, Chine), voire des puissances moyennes comme la Turquie qui renforce sa présence dans les pays de l’Alliance des Etats du Sahel, notamment au Niger. Or, le Tchad demeure pour la France un partenaire historique en Afrique et dans cette région en termes de coopération militaire.

L’exemple le plus récent dans cette dynamique d’investissement du Sahel c’est l’Algérie. Pour des impératifs économiques et sécuritaires, Alger et certains des pays de l’AES se sont récemment engagés sur la voie de la normalisation de leurs relations. Après le Mali longtemps en froid avec l’Algérie, c’est désormais au tour du Niger de s’engager sur la voie d’une relation diplomatique apaisée avec son voisin alégrien. D’une part, les deux pays sont liés par un projet commun de gazoduc auquel est associé le Nigéria, et dans le même temps le Niger est utile à l’Algérie dont la sécurité intérieure pourrait être impactée par la situation sécuritaire à l’Est libyen.

Au regard de cet arrière-plan géostratégique, il reste désormais à voir dans les détails la mise en application de la feuille de route de cette coopération militaire renouvelée entre le Tchad et la France.

Eric TOPONA

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