Sommet Russie-Afrique : Le pari sécuritaire
La Russie accueillera les dirigeants africains les 28 et 29 octobre dans une capitale régulièrement menacée par les drones ukrainiens. La fermeture temporaire des quatre aéroports de Moscou, le 23 octobre, souligne la vulnérabilité des infrastructures nécessaires à leur accueil. Alors que le sommet était initialement attendu en Afrique, pourquoi exposer les délégations à ces risques pour une rencontre qui doit aussi servir le rayonnement du Kremlin ?
Le lieu d’un sommet détermine aussi celui qui en recueille le bénéfice symbolique. En janvier 2026, Sputnik Africa annonçait encore une rencontre sur le continent africain, évoquant la Tanzanie. L’ambassadeur russe en Éthiopie avait également défendu les atouts d’Addis-Abeba, siège de l’Union africaine. Pourtant, en juillet, un communiqué conjoint confirmait le choix de Moscou, sans détailler les raisons de cet arbitrage. L’option africaine n’était donc pas une hypothèse de circonstance, même si aucune attribution définitive n’est établie. Son abandon interroge l’équilibre d’un partenariat fondé, dans les discours, sur l’égalité. Les délégations se déplacent, tandis que le Kremlin peut convertir leur présence en reconnaissance internationale.
Des centaines de drones et plus de 340 vols perturbés
Dans la nuit du 20 au 21 octobre, le ministère russe de la Défense a annoncé avoir neutralisé 373 drones ukrainiens au-dessus de nombreuses régions, dont celle de Moscou, ainsi qu’en Crimée occupée et au-dessus de la mer Noire. Ce bilan, non vérifié indépendamment, témoigne néanmoins de l’étendue de la menace reconnue par les autorités russes. À Lipetsk, des dommages et un blessé ont été signalés le 22 octobre, puis des véhicules incendiés après une chute de débris le 24. Le 23 octobre, les quatre aéroports moscovites ont temporairement suspendu leurs opérations. Selon Meduza, les restrictions ont été levées avant d’être rétablies dans la soirée. Des passagers ont été mis à l’abri à Cheremetievo ; une évacuation a aussi été signalée dans le complexe IQ-Quarter, qui abrite plusieurs ministères. À 14 h 56, l’agence Moskva recensait plus de 340 vols retardés ou annulés depuis le début de la journée, dont 170 à Cheremetievo et 118 à Vnoukovo. Ce relevé provisoire illustre le coût civil des perturbations, sans permettre d’attribuer chaque modification à une attaque précise. Une interception réussie n’empêche donc pas la désorganisation. La menace suffit à interrompre les rotations et à immobiliser les passagers. L’efficacité d’une attaque ne se mesure pas uniquement au nombre d’impacts.
La promesse sécuritaire confrontée aux faits
L’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne recommande de ne pas opérer dans l’espace aérien russe situé à l’ouest du méridien 60° Est. Son bulletin, valable jusqu’au 31 janvier 2027, souligne les risques d’identification erronée des avions civils, les difficultés de coordination avec les opérations militaires et les perturbations de la navigation satellitaire. Cette recommandation ne constitue pas une interdiction universelle des vols africains, mais elle documente les dangers. Fermer un aéroport peut être une protection nécessaire. Devoir renouveler cette mesure révèle toutefois les limites d’une puissance incapable de préserver durablement la continuité de ses infrastructures civiles. Addis-Abeba n’offrait pas davantage une garantie absolue. Le Wall Street Journal y a rapporté des attaques de drones début octobre. La question dépasse donc cette seule alternative. Elle porte sur les raisons du renoncement à un accueil africain et sur les garanties apportées aux invités.
Une présence diplomatique ne vaut pas un blanc-seing
Le bénéfice d’image est assumé. En novembre 2024, la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, présentait déjà la participation africaine comme une preuve de l’échec des tentatives d’isolement de Moscou. Les États africains poursuivent néanmoins leurs propres intérêts ; leur présence ne signifie pas une adhésion à la guerre. Le sommet devra être évalué sur ses engagements et ses résultats. Reste cette contradiction, pour afficher sa puissance, la Russie invite ses partenaires dans un environnement dont elle ne maîtrise pas toutes les vulnérabilités. La photographie collective attestera une présence. Elle ne démontrera ni la sécurité des invités ni l’égalité du partenariat.
Par Karine Oriot, journaliste spécialiste de l’actualité politique africaine



