Intégration africaine : Entre espoirs et replis identitaires

 Intégration africaine : Entre espoirs et replis identitaires

La mise en service récente d’un nouveau marché à Lambaréné au centre du centre du Gabon aurait pu être un symbole de prospérité et de partage. Mais, rapidement, des tensions ont éclaté. Des commerçants béninois, installés de longue date et réputés pour leur dynamisme, ont été pris pour cibles de propos hostiles après qu’une influenceuse ait posté une vidéo à travers laquelle elle appelait les autorités à ne pas accorder des stands aux étrangers. Un épisode regrettable qui rappelle que le rêve d’une véritable intégration africaine se heurte encore à de profondes résistances populaires.

Car le cas du Gabon n’est pas isolé. Depuis plusieurs décennies, de nombreux pays africains connaissent des flambées de xénophobie dirigées contre des ressortissants d’autres États du continent. L’exemple le plus marquant reste l’Afrique du Sud. Malgré sa position de puissance économique régionale et son rôle historique dans la lutte pour la liberté, le pays est régulièrement secoué par des vagues de violence contre les étrangers, en particulier les Nigérians, les Mozambicains et les Zimbabwéens. Les attaques se déroulent souvent dans les quartiers populaires, où la frustration liée au chômage et à la précarité alimente la colère contre « l’étranger ».

Pourtant, ce rejet n’est pas une nouveauté. Dans les années 1980, le Nigeria avait orchestré l’expulsion massive de centaines de milliers de Ghanéens, sous prétexte qu’ils « prenaient » les emplois locaux. Ce triste épisode, resté dans les mémoires sous le nom de « Ghana Must Go », illustre que les tensions entre communautés africaines dépassent les frontières et se répètent dans l’histoire récente du continent.

Les arguments avancés sont souvent les mêmes : les étrangers travailleraient « trop », « accepteraient des salaires bas » et, de ce fait, priveraient les nationaux de leurs opportunités. Mais cette vision occulte une réalité bien plus complexe. Dans de nombreux cas, les migrants africains occupent des postes délaissés par les populations locales, jugés trop précaires ou peu valorisants. Au Gabon, par exemple, ce sont les commerçants béninois qui font vivre certains marchés grâce à leur savoir-faire et leur persévérance. En Afrique du Sud, ce sont souvent les Mozambicains ou les Malawites qui acceptent de travailler dans les mines ou les chantiers de construction, là où les Sud-Africains préfèrent se tourner vers d’autres secteurs.

Au-delà du simple enjeu économique, ces tensions révèlent une contradiction profonde. Les dirigeants africains ne cessent de proclamer leur volonté d’avancer vers l’intégration, comme en témoigne la mise en place de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), censée faciliter la circulation des biens, des services et des personnes. Mais sur le terrain, les mentalités peinent à suivre. Les peuples, souvent confrontés à la pauvreté, au chômage ou à l’absence de services sociaux, développent des réflexes de repli et d’hostilité vis-à-vis de leurs voisins.

Cette contradiction nourrit un paradoxe : alors que les frontières africaines furent héritées de la colonisation et longtemps dénoncées comme des barrières artificielles, elles continuent d’alimenter des divisions. Plutôt que de renforcer la solidarité panafricaine, ces crises montrent que la conscience d’appartenance à une même communauté africaine reste fragile.

Pourtant, l’histoire et la réalité quotidienne rappellent l’importance des migrations africaines. Des millions d’Africains vivent, travaillent et prospèrent hors de leur pays d’origine, contribuant au développement économique et culturel de leurs sociétés d’accueil. Les diasporas africaines jouent un rôle majeur dans la vitalité des marchés, dans la transmission de compétences et dans l’innovation. L’exemple des commerçants béninois au Gabon illustre à quel point ces mobilités peuvent dynamiser l’économie locale.

Face à cette situation, la marche vers l’intégration africaine sera longue et semée d’embûches. Elle nécessitera non seulement des réformes institutionnelles et économiques, mais aussi un travail patient sur les mentalités. Tant que les peuples verront dans l’étranger un concurrent plutôt qu’un partenaire, les rêves panafricains resteront des slogans. Mais si la solidarité reprend le dessus, alors peut-être que les marchés de Lambaréné, de Lagos ou de Johannesburg deviendront enfin des lieux d’échanges fraternels, symboles d’une Afrique unie et tournée vers l’avenir.

Pierre MATCHOUDO

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