27 sages pour dire le droit : Naissance d’une institution coutumière
Samedi 21 février 2026 restera une date marquante dans l’histoire des institutions coutumières du Bénin. Ce jour-là, dans le cadre solennel du Temple du Palais Royal de Adjahounto-Houindo à Avrékété-Kodji, s’est tenue une cérémonie d’une importance capitale pour la préservation et la valorisation du patrimoine juridique ancestral. Le Tribunal Traditionnel du Royaume Uni du Bénin, émanation de la Fondation Dah Bokpè Houézrèhouèkè, a officiellement vu le jour avec la nomination de ses principaux responsables.
Derrière cette création se cache une ambition profonde : offrir aux populations un espace de justice complémentaire, puisant ses sources dans les valeurs éternelles de l’Afrique. Pour comprendre toute la portée de cet événement, il convient d’explorer la signification, l’organisation et l’utilité d’une telle institution dans le Bénin contemporain.
Le Tribunal Traditionnel du Royaume Uni du Bénin se distingue d’abord par sa structure rigoureuse. Il est composé de vingt-sept membres, dont vingt-quatre juges. Ce nombre, loin d’être anodin, reflète la volonté de rassembler une sagesse collective suffisamment large pour embrasser la complexité des affaires humaines. Vingt-quatre regards, vingt-quatre expériences, vingt-quatre consciences pour examiner chaque situation avec la profondeur et la mesure qu’elle mérite.
À la tête de cette institution, trois figures majeures incarnent l’autorité et la légitimité du tribunal. Le Procureur Général n’est autre que Sa Majesté Bada Aganna Erin-4, Roi de Abomey-Calavi. Sa présence à ce poste stratégique assure que la mission de poursuite et de défense de l’ordre public traditionnel soit confiée à une autorité morale incontestable, dont la connaissance des us et coutumes de sa région est reconnue de tous.
La présidence du tribunal revient à Sa Majesté Dah Glele Milonon 2. En acceptant cette charge éminente, ce véritable connaisseur du fâ et président de l’Association des Dignitaires de Fâ et des Tradi-thérapeutes du Bénin (Adfat-Adjahouto Xwendo) endosse la responsabilité de conduire les débats, de maintenir l’équilibre entre les parties et de veiller à ce que chaque décision rendue soit imprégnée de la sagesse des ancêtres. Le président incarne l’impartialité et la hauteur de vue nécessaires à toute juridiction digne de ce nom.
Enfin, le Greffier en Chef est confié à Dah Alodjê 2 Coovi, membre éminent de la communauté Acco-ouidah. Ce choix n’est pas anodin. Le greffier, dans toute justice, est le gardien de la mémoire. Il conserve les traces des délibérations, veille à la régularité des procédures et garantit que la parole donnée et la sentence prononcée ne tombent pas dans l’oubli.

L’Homme qui donne vie à l’institution
Ces nominations n’ont pas été faites à la légère. Elles ont été prononcées par Sa Majesté Dadah Bokpè Houézrèhouèkè, figure centrale de cette entreprise de renaissance institutionnelle. Fondateur de la Fondation qui porte son nom, Souverain Fondateur du Royaume Uni du Bénin, il est également reconnu comme l’Organe Suprême du Tribunal Traditionnel.
Cette concentration de titres et de responsabilités dit quelque chose d’essentiel sur la nature de cette justice. Elle n’est pas une justice désincarnée, rendue par des fonctionnaires anonymes. Elle est une justice incarnée, qui part d’une source vivante de légitimité pour irriguer ensuite l’ensemble du corps social. Autour de Sa Majesté Dadah Bokpè Houézrèhouèkè, cinq ministres de la Cour Royale apportent leur concours et leur soutien, formant ainsi un cercle de conseil et de vigilance.
La réconciliation au cœur de la mission
L’une des forces majeures de cette justice réside dans sa capacité à restaurer la paix sociale. Là où le tribunal moderne désigne un vainqueur et un vaincu, la justice traditionnelle cherche d’abord à recoudre le tissu déchiré des relations humaines. Le Tribunal Traditionnel du Royaume Uni du Bénin, avec ses vingt-quatre juges issus de différentes sensibilités, incarne cette recherche constante de l’équilibre. Chaque affaire est l’occasion de rappeler les règles du vivre-ensemble, de réaffirmer les valeurs qui fondent la communauté et de proposer des solutions acceptables pour tous. Cette approche s’avère particulièrement précieuse dans les conflits familiaux, les différends fonciers ou les querelles de voisinage, où la décision judiciaire classique, pour juste qu’elle soit, laisse souvent des plaies ouvertes. La sentence traditionnelle, parce qu’elle est négociée, expliquée et acceptée, a bien plus de chances d’être respectée durablement.
Un complément utile à la justice officielle
Il faut insister sur un point essentiel : le Tribunal Traditionnel ne se pose pas en concurrent de la justice étatique. Il se veut un complément, un espace de régulation sociale qui intervient là où le droit positif montre ses limites. Les deux justices peuvent parfaitement coexister, chacune dans son domaine de compétence, au service des mêmes justiciables. Cette complémentarité est d’ailleurs une réalité dans de nombreux pays. L’expérience montre que les systèmes juridiques les plus efficaces sont ceux qui savent articuler droit moderne et droit coutumier, en tirant le meilleur de chacun. Le Bénin, avec cette initiative, s’inscrit dans cette voie prometteuse.

La transmission d’un patrimoine immatériel
Au-delà de sa fonction judiciaire, le Tribunal Traditionnel joue un rôle capital dans la préservation de la mémoire collective. Chaque audience, chaque délibération, chaque sentence est une occasion de transmettre aux générations présentes et futures le contenu de ce patrimoine immatériel que constituent les coutumes et traditions. Les jeunes qui assisteront aux audiences, parfois pour la première fois, découvriront un univers de sens où chaque geste compte, où chaque parole a du poids, où chaque décision engage l’honneur de tous. Ils apprennent que la justice n’est pas une abstraction lointaine mais une réalité vivante, qui les concerne directement.
Un appel à la reconnaissance et au respect
À l’heure où le Tribunal Traditionnel du Royaume Uni du Bénin commence ses travaux, il convient dira Dadah Bokpè Houézrèhouèkè « de saluer la vision des souverains et des dignitaires qui ont rendu possible cette création. Leur attachement aux valeurs ancestrales, leur volonté de les adapter aux réalités contemporaines et leur engagement à servir leurs communautés méritent le respect de tous ». Il poursuit : « Puisse notre belle inititaive grandir en sagesse et en influence. Puisse-t-elle aider les Béninois à résoudre leurs différends dans un esprit de paix et de réconciliation. Puisse-t-elle surtout rappeler à chacun que la justice, sous toutes ses formes, reste le fondement indispensable de toute vie en société harmonieuse ».
Le chemin est long, les défis nombreux. Mais avec une organisation solide, des hommes de qualité à sa tête et une légitimité incontestable, le Tribunal Traditionnel du Royaume Uni du Bénin a tous les atouts pour devenir, au fil des années, une référence incontournable du paysage juridique et coutumier béninois.
Damien TOLOMISSI