Départs en série ou résistance silencieuse : L’avenir incertain des Démocrates d’ici 2033

 Départs en série ou résistance silencieuse : L’avenir incertain des Démocrates d’ici 2033

Le Bénin vient de vivre une transformation profonde dont les conséquences ne se mesurent pas seulement en sièges perdus ou en défaites électorales. Pour le parti Les Démocrates, la formation politique qui incarne l’héritage de l’ancien président Thomas Boni Yayi, l’année 2026 restera comme un tournant historique. Absent de l’Assemblée nationale, pas de conseils communaux, ni de candidat à l’élection présidentielle, le parti fait face à un vide institutionnel total qui va durer sept longues années, jusqu’aux échéances de 2033. La tentation du départ, du ralliement ou simplement de l’effacement discret risque de devenir une réalité quotidienne.

Pour comprendre l’ampleur du défi humain auquel le parti Les Démocrates se trouve confronté, il faut d’abord mesurer la violence du choc électoral subi. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec 16,14 % des suffrages au niveau national lors des législatives du 11 janvier 2026, le parti a réalisé un score non négligeable. Mais la nouvelle règle électorale, avec son exigence d’atteindre 20 % des voix dans chacune des vingt-quatre circonscriptions du pays, a transformé cette performance en échec cuisant. Aucun député ne siégera donc pour Les Démocrates durant toute la dixième législature qui court jusqu’en 2033. Aux élections communales, la situation n’est guère plus brillante. Non seulement le parti n’a obtenu aucun conseiller local, mais sa liste a même été déclarée irrecevable par la Commission électorale, pour défaut de dossier incomplet.

Cette absence totale de mandats crée un vide politique aux conséquences psychologiques immédiates pour les militants. L’élu local constitue dans nos sociétés le lien le plus concret entre le citoyen et le parti. C’est lui qui écoute les doléances, qui intervient pour un dossier administratif, qui représente la formation politique lors des cérémonies familiales et des événements du village. Sans ces relais de proximité, le parti devient une abstraction, une idée lointaine que les populations finissent par oublier. Pour les militants de base, voir son parti absent des réalités quotidiennes est une épreuve qui use la patience et ébranle la fidélité. Beaucoup peuvent être tentés de se tourner vers d’autres formations plus présentes, plus utiles pour résoudre les problèmes du moment.

Le risque le plus grave concerne cependant les cadres moyens et les figures montantes du parti. Ceux qui avaient investi des années de leur vie à construire une carrière politique, à se faire connaître dans leur circonscription, à tisser des réseaux d’influence, se retrouvent soudainement sans mandat et sans perspective immédiate. Sept ans, c’est une éternité en politique. C’est le temps de voir une génération entière passer du statut de jeune espoir à celui d’acteur confirmé ou au contraire d’éternel recalé. Pour ces cadres ambitieux, l’attente peut sembler insupportable, d’autant que le pouvoir en place dispose de moyens considérables pour attirer les talents. Le phénomène des transfuges politiques est d’ailleurs bien connu au Bénin. À la veille de chaque élection, on observe une véritable danse des ralliements, des démissions et des adhésions qui témoignent de la porosité des appareils politiques.

Les causes profondes de cette fragilité militante sont multiples et il faut les analyser avec honnêteté. Il y a la fatigue légitime de militants qui ont mené plusieurs combats difficiles depuis 2016, subissant revers sur revers sans jamais connaître la joie d’une victoire nette. Eugène Azatassou, vice-président du parti, a lui-même reconnu que la préparation des échéances électorales avait été insuffisante et que le manque de moyens financiers avait pesé lourdement sur la capacité d’action du parti.

D’autres fragilités

Mais en dehors de ces causes, il existe aussi des fragilités internes qu’il serait dangereux de sous-estimer. Le parti Les Démocrates a longtemps fonctionné autour de la figure charismatique de Thomas Boni Yayi, un leader qui a dirigé le pays pendant dix ans et qui conserve une aura certaine. Mais l’âge avançant et les problèmes de santé se multipliant, la question de la succession se pose avec une acuité nouvelle. L’annonce de son absence lors des campagnes des législatives du 11 janvier dernier pour raisons de santé de l’ancien président a d’ailleurs accentué les incertitudes quant à la capacité de mobilisation et de cohésion de la formation. Dans un parti privé de mandats, la lutte pour la direction peut devenir féroce, chaque tendance cherchant à imposer son candidat pour l’avenir. Ces rivalités internes, si elles ne sont pas maîtrisées, peuvent accélérer les départs et provoquer des scissions douloureuses.

Un précédent récent doit d’ailleurs alerter les dirigeants du parti. Lors de la législature précédente, Les Démocrates avaient obtenu vingt-huit députés. Mais sur ces vingt-huit élus, six ont fini par faire défection pour rejoindre les partis de la mouvance présidentielle. Cette perte de six parlementaires, intervenue avant même l’échec électoral total, montre que la fidélité n’est pas infinie et que les sirènes du pouvoir savent se faire entendre. Aujourd’hui, alors que le parti ne dispose plus d’aucun mandat à offrir, la tentation sera encore plus forte pour ceux qui reçoivent des propositions alléchantes.

Pourquoi rester fidèle à un navire qui semble couler quand on vous offre une place dans le bateau du vainqueur ?

Il faut aussi compter avec l’usure naturelle du temps. Sept années sans échéance électorale majeure, c’est long. C’est le temps de voir ses enfants grandir, de voir ses propres priorités changer. Beaucoup de militants qui ont donné de leur temps et de leur énergie pendant des années peuvent légitimement se demander s’il est raisonnable de continuer à investir dans une cause qui semble perdue d’avance. La politique est une activité exigeante qui demande des sacrifices personnels et professionnels. Sans perspective de victoire à court terme, certains choisiront de se consacrer à leur carrière, à leur famille, à leurs affaires, laissant le militantisme aux plus jeunes ou aux plus idéalistes.

Le phénomène pourrait toucher en priorité les jeunes cadres qui n’ont pas connu l’époque où le parti était au pouvoir. Pour eux, l’engagement politique n’a été qu’une longue suite de défaites et de frustrations. Ils n’ont pas la mémoire des victoires passées qui aide à supporter les traversées du désert. Leur fidélité est plus fragile, plus conditionnée aux résultats immédiats. Si le parti ne parvient pas à leur offrir des perspectives de formation, de responsabilités ou simplement de visibilité, ils risquent de se tourner vers d’autres horizons, quittant parfois définitivement la vie politique.

La question des ressources financières est également cruciale pour comprendre les risques de départ. Un parti sans élus est un parti sans accès aux financements publics liés aux mandats. C’est aussi un parti qui peine à attirer les bailleurs privés, les hommes d’affaires hésitant à soutenir une formation qui ne pèse pas dans les institutions. Cette asphyxie financière programmée peut pousser certains cadres à chercher ailleurs les moyens de subsister ou simplement de financer leurs activités sociales. Dans un pays où l’engagement politique est souvent lié à des solidarités communautaires et à des obligations d’entraide, perdre ses moyens d’action, c’est aussi perdre sa capacité à aider les siens, donc perdre une partie de sa légitimité sociale.

Une certitude demeure cependant. Les prochaines années seront décisives pour l’avenir de cette formation politique. Si elle parvient à traverser cette épreuve sans perdre l’essentiel de ses forces vives, elle ressortira de cette traversée du désert plus forte, plus mûre, plus enracinée. Si au contraire les départs se multiplient et que le parti se vide de sa substance militante, alors l’horizon 2033 pourrait bien sonner l’heure de sa disparition pure et simple du paysage politique béninois. L’histoire retiendra que c’est dans le silence des années sans mandats que se joue parfois le destin des grandes formations politiques.

LA REDACTION

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