Cybercriminalité au Bénin : Au-delà des barreaux, une autre solution s’impose
La cybercriminalité au Bénin a connu en 2025 une progression alarmante qui interpelle autant les autorités que la société civile. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de six mille cinq cents plaintes ont été enregistrées par le Centre national d’investigation numérique, soit une augmentation de plus de soixante pour cent par rapport à l’année précédente. Les préjudices financiers subis par les victimes dépassent désormais les six milliards de francs CFA, alimentés par des escroqueries de plus en plus sophistiquées, notamment les campagnes de faux recrutements qui prospèrent sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie.
Face à cette menace grandissante, les autorités béninoises ont réagi avec fermeté. Les forces de l’ordre ont procédé à près de mille cinq cents interpellations au cours de l’année. Cette répression s’accompagne d’une amélioration notable des capacités techniques du pays en matière de cybersécurité. Le Bénin a en effet réalisé un bond spectaculaire dans le classement mondial établi par l’Union internationale des télécommunications, passant de la cent quarante-neuvième à la cinquante-sixième place, ce qui le hisse au sixième rang africain. Cette progression témoigne des efforts consentis par l’État pour doter le pays d’une infrastructure de protection numérique digne de ce nom.
Pourtant, malgré ces résultats encourageants sur le plan technique, une question fondamentale demeure : la répression, aussi nécessaire soit-elle, constitue-t-elle une réponse suffisante face à un phénomène qui touche majoritairement des jeunes en quête de reconnaissance sociale et de réussite économique rapide ? De plus en plus de voix s’élèvent pour inviter le gouvernement à repenser sa stratégie et à envisager des solutions moins draconiennes, davantage tournées vers la prévention et la réinsertion.
En 2023, deux députés avaient déjà alerté sur les limites d’une approche exclusivement répressive. Réginal Koumagbéafidé, de l’Union Progressiste le Renouveau, avait tenu à nuancer son propos tout en affirmant son soutien aux efforts des autorités. « Je suis entièrement d’accord sur la manière dont la lutte est menée », avait-il déclaré tout en ajoutant : « Mais je souhaiterais que cette lutte intègre désormais un volet rééducation ou réinsertion. Il s’agit de former ces jeunes aujourd’hui incarcérés pour qu’à leur sortie de prison, ils ne retombent pas dans les mêmes travers ». Cette intervention plaçait déjà le débat sur le terrain de l’efficacité à long terme des mesures répressives.
Son collègue du Bloc Républicain, Malick Gomina, ancien maire de Djougou, avait abondé dans le même sens en apportant un éclairage complémentaire sur les motivations profondes des jeunes cybercriminels. « Ce n’est pas le désir d’abandonner la cybercriminalité qui manque à ces jeune »s, expliquait-il avant de confier : « Quand on prend le temps de les écouter, on comprend qu’ils agissent ainsi simplement parce qu’ils ne voient pas d’autres portes de sortie. » Selon lui, le manque d’opportunités économiques et professionnelles constitue le terreau sur lequel prospère la cyberdélinquance : « Beaucoup de ces jeunes possèdent des compétences réelles en informatique et en communication, mais ne trouvent pas de débouchés légitimes pour les valoriser. Le passage à l’acte illégal devient alors une solution de facilité, une réponse à une situation qu’ils perçoivent comme sans issue ».
Face à ce constat, Malick Gomina proposait une alternative concrète : « Accélérer la mise en œuvre du programme de formation technique et professionnelle. Cette suggestion, pleine de bon sens, repose sur une idée simple mais puissante. Si l’on offre aux jeunes les moyens d’acquérir des compétences valorisables sur le marché du travail légal, on réduit mécaniquement l’attrait des activités illicites. La cybercriminalité n’apparaît plus alors comme l’unique voie d’accès à la réussite matérielle, mais comme un risque inutile face à des perspectives d’avenir tangibles ».

Changer de méthode
Ces interventions parlementaires ne sont certainement pas tombées dans des oreilles sourdes. Cependant, force est de constater que la machine judiciaire continue de tourner à plein régime, remplissant les prisons de jeunes délinquants numériques sans toujours s’interroger sur ce qu’ils deviendront à leur libération. Or, l’expérience montre que l’incarcération seule, si elle n’est pas accompagnée de mesures de réinsertion efficaces, produit souvent l’effet inverse de celui recherché. Elle peut même aggraver le phénomène en transformant des délinquants occasionnels en criminels endurcis au contact de détenus plus expérimentés.
Couper le mal à la racine suppose donc d’adopter une stratégie globale qui ne se limite pas à la traque et à l’emprisonnement. Il s’agit d’agir en amont, sur les causes profondes du phénomène. La précarité économique et le manque de perspectives d’avenir constituent les principaux facteurs de risque. Les combattre efficacement nécessite des investissements massifs dans l’éducation, la formation professionnelle et la création d’emplois pour les jeunes. Les compétences techniques que les cybercriminels mettent au service d’activités illégales pourraient tout aussi bien être orientées vers des activités productives et socialement utiles. Le Bénin a besoin de développeurs, de spécialistes en sécurité informatique, de community managers et de techniciens du numérique. Pourquoi ne pas offrir à ces jeunes la possibilité de devenir des acteurs du développement numérique national plutôt que des menaces pour la sécurité des citoyens ?
En aval, il est impératif de repenser le traitement judiciaire des cyberdélinquants. La prison doit rester une réponse adaptée aux cas les plus graves, notamment lorsqu’il y a récidive ou lorsque les préjudices causés sont considérables. Mais pour une majorité de jeunes primo-délinquants, d’autres voies méritent d’être explorées. Les travaux d’intérêt général, les stages de sensibilisation, les placements dans des centres de formation professionnelle sous contrôle judiciaire constituent autant d’alternatives à l’incarcération qui pourraient porter leurs fruits. Ces mesures présentent l’avantage de maintenir le jeune dans un cadre structurant tout en lui offrant une chance de se construire un avenir différent.
Plusieurs pays africains ont déjà expérimenté avec succès ce type d’approches. Au Sénégal, des programmes de réinsertion destinés aux jeunes cybercriminels ont permis à certains d’entre eux de créer leurs propres start-up numériques. Au Nigeria, des initiatives privées proposent des formations intensives aux techniques légales de monétisation des compétences digitales, détournant ainsi des candidats potentiels à la cybercriminalité vers des activités rentables et honorables. Le Bénin pourrait s’inspirer de ces expériences pour construire sa propre réponse, adaptée aux réalités locales.
La voie n’est certes pas facile. Elle suppose une coordination étroite entre les ministères de la Justice, de la Formation professionnelle, du Numérique et de la Jeunesse. Elle implique également de mobiliser des ressources financières importantes dans un contexte budgétaire contraint. Mais l’enjeu en vaut la peine. Chaque jeune sorti durablement de la cyberdélinquance, c’est autant de victimes potentielles épargnées, autant de familles préservées du drame de l’incarcération, autant de forces vives rendues à l’économie nationale.
Les chiffres impressionnants de la répression menée en 2025 ne doivent pas masquer cette réalité essentielle. Le Bénin a certes gagné des places dans les classements internationaux de cybersécurité, mais le phénomène de la cybercriminalité, lui, continue de croître. Cette contradiction apparente trouve son explication dans le fossé qui sépare les capacités techniques de l’État et la réalité sociale des jeunes. On peut renforcer autant qu’on le souhaite les systèmes de détection et de poursuite, on n’éradiquera pas la cyberdélinquance tant que des milliers de jeunes continueront d’y voir la seule chance de s’en sortir.
Il est donc temps d’élargir le champ de la réflexion. Au-delà des succès indéniables obtenus sur le plan de la cybersécurité, au-delà des interpellations record et des lourdes peines prononcées, c’est une véritable politique de prévention et de réinsertion qu’il faut désormais construire. Les propositions formulées dès 2023 par les députés Koumagbéafidé et Gomina conservent toute leur actualité. Le gouvernement aurait tout intérêt à les reprendre à son compte et à les traduire en actions concrètes.
Couper le mal à la racine, c’est offrir à chaque jeune Béninois une perspective d’avenir digne et épanouissante. C’est transformer les prédateurs numériques d’aujourd’hui en bâtisseurs du numérique de demain. C’est, en définitive, faire le choix exigeant mais payant d’une justice qui punit moins mais qui reconstruit davantage. Le Bénin, qui a su montrer sa capacité à progresser techniquement dans la lutte contre la cybercriminalité, saura-t-il désormais innover sur le plan humain et social ? La réponse à cette question déterminera sans doute l’efficacité réelle et durable de sa stratégie face à un fléau qui, comme tous les fléaux sociaux, résiste aux solutions trop simples et trop sévères.
Pierre MATCHOUDO