Para rouge, faux médicaments dopants et démarreur : Une génération en danger
Un jeune homme avale une petite gélule rose achetée à soixante francs dans une rue de Cotonou. Une gorgée d’eau fraîche, une autre d’un jus de bissap, et le voilà paré pour une journée entière de travail harassant sous le soleil. Ce comprimé, les consommateurs l’appellent Para rouge ou Démarreur. Les autorités sanitaires, elles, le qualifient de poison. Au Bénin, une tendance inquiétante gagne du terrain parmi les jeunes et même chez certains adultes. La consommation de faux médicaments aux propriétés stimulantes se répand comme une traînée de poudre, portée par un marché noir florissant et une méconnaissance crasse des risques encourus.
Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau. Depuis plusieurs années, les vendeurs à la sauvette proposent ces pilules miraculeuses dans les gares routières, les marchés populeux et les quartiers défavorisés. Mais l’ampleur du fléau a franchi un seuil alarmant. Les jeunes gens, filles comme garçons, se tournent vers ces substances pour tenir le choc, pour oublier la faim, pour travailler plus longtemps ou simplement par mimétisme social. Sous l’effet de ces composés chimiques non contrôlés, leurs corps s’emballent, leurs cœurs s’affolent, et leur santé se dégrade en silence.
Clément H, vice-président d’une organisation locale de lutte contre la toxicomanie, ne cache pas son désarroi. Il explique que les jeunes consomment ces produits sans la moindre retenue. En groupe ou seuls, ils s’administrent ces drogues d’un nouveau genre comme d’autres boiraient un soda. « Certains bars et boîtes de nuit sont devenus des lieux de prédilection pour ces pratiques, mais on trouve aussi des consommateurs isolés dans les cours d’immeubles ou sur les bords des routes. La situation est grave », insiste-t-il, « car les victimes ne mesurent pas les conséquences sur leur avenir ».
La jeune activiste Christine K partage ce constat avec une émotion palpable. Selon elle, le sujet est très touchant et profondément inquiétant. Nombreux sont ces jeunes qui glissent vers la toxicomanie sans qu’aucune alarme ne soit véritablement tirée. Le pire, ajoute-t-elle, « est que les jeunes filles ne semblent pas s’en formaliser. Elles s’adonnent à ces consommations sans gêne, comme si le danger n’existait pas ». Pour Christine, les enjeux du plaisir immédiat prennent le pas sur les valeurs humaines fondamentales. Chacun cherche une raison pour se lancer, qu’il s’agisse de pression sociale, de détresse économique ou d’un simple besoin d’appartenance.
Ce fléau ne touche pas uniquement la frange la plus jeune de la population. Des adultes, notamment des femmes épuisées par leurs charges quotidiennes, ont également recours à ces comprimés énergisants sans ordonnance. Viviane, vendeuse de petits colas et de clou de girofle aux feux tricolores, confie sans détour qu’elle prend ces pilules en rentrant du marché pour récupérer avant le lendemain. Un jeune conducteur de pousse-pousse, spécialiste du ramassage d’appareils électroniques usagés, affirme de son côté qu’une fois son Para avalé, accompagné d’eau fraîche ou de bissap, sa journée devient intéressante et productive. Ces témoignages, recueillis dans l’anonymat des rues, montrent à quel point la logique de survie immédiate l’emporte sur la prudence sanitaire.
D’autres préfèrent les boissons énergisantes vendues dans les épiceries. Patrick, un jeune homme rencontré par hasard, admet en consommer régulièrement sans même connaître la composition exacte. Pour lui, cela sert simplement à étancher sa soif. Cette ignorance des dangers est le terreau sur lequel prospère le marché illicite. Personne ne lit les étiquettes. Personne ne s’interroge sur les doses maximales. Personne ne réalise que ces produits, fabriqués clandestinement, contiennent parfois des substances interdites, des corticoïdes puissants ou des dérivés amphétaminiques aux effets dévastateurs.
Les experts sont formels.
La dépendance s’installe rapidement. Viennent ensuite les risques de surdose, les accidents de la voie publique, les troubles psychologiques et les dommages physiques irréversibles. Un toxicologue interrogé sur le sujet insiste sur un point crucial : la consommation de substances toxiques détruit progressivement ceux qui s’y adonnent, mais la plupart ignorent les dangers auxquels ils seront confrontés à l’avenir. Il réclame une action urgente des autorités sanitaires. Les bars et les boîtes de nuit doivent être associés à la lutte contre ce fléau. Des campagnes de sensibilisation massives dans les écoles sont indispensables, car le phénomène commence à s’implanter jusque dans les établissements scolaires.
Les conséquences médicales de l’alcoolisme et de la toxicomanie sont bien documentées. L’alcool, par exemple, provoque des cancers de la bouche, de l’œsophage et de la gorge, des maladies graves du foie comme la cirrhose, des troubles cardiovasculaires et des problèmes psychiques tels que la dépression ou l’irritabilité. Selon un rapport récent de l’Organisation mondiale de la santé, l’alcoolisme cause chaque année plus de trois millions de décès dans le monde. Les drogues de synthèse et les faux médicaments dopants n’ont rien à envier à ce bilan tragique. Ils tuent différemment, plus sournoisement, par arrêt cardiaque, par accident vasculaire ou par décompensation organique.
Un appel à l’action des autorités
Face à l’ampleur du phénomène, les autorités béninoises sont attendues au tournant. Les chiffres disponibles doivent servir à alerter la jeunesse et en particulier les adolescents, souvent mal informés des risques réels. La jeunesse est sacrée, martèle le toxicologue, et ni l’alcool ni la toxicomanie ne devraient la sacrifier. Plusieurs questions pressantes appellent des réponses concrètes. Comment démanteler les réseaux qui approvisionnent les kiosques et les ghettos en ces pilules dangereuses ? Comment éduquer des populations vulnérables qui voient dans ces produits une solution de facilité plutôt qu’un poison lent ?
Une collaboration renforcée entre les autorités, les associations de lutte contre l’alcoolisme et la toxicomanie, ainsi que les tenanciers de bars et de discothèques s’impose. Des programmes éducatifs innovants, des campagnes de prévention dans les langues locales et des mesures réglementaires strictes doivent être déployés sans délai. La police, elle aussi, doit effectuer un travail de fourmi pour traquer les vendeurs clandestins jusqu’au cœur des quartiers les plus reculés. Car la consommation de substances nocives n’est pas seulement une affaire individuelle. C’est un problème de société tout entier, une gangrène silencieuse qui ronge le potentiel de toute une génération. Il est grand temps d’agir. L’avenir des jeunes Béninois en dépend.
La REDACTION