Corruption sexuelle : Un fléau tapi dans l’ombre

 Corruption sexuelle : Un fléau tapi dans l’ombre

Les 9 et 10 juin dernier à Bohicon, le consortium Sos Civisme Bénin associé à Banouto a organisé un atelier d’une importance capitale. Il s’agissait de valider le rapport d’une étude approfondie menée sur la corruption sexuelle dans quatre grandes villes du pays : Abomey-Calavi, Cotonou, Parakou et Porto-Novo. Ce travail s’inscrit dans le cadre du projet intitulé « Stop corruption sexuelle, Stop Vbg », financé par l’Agence française de développement à travers Expertise France.

Devant l’assistance, Estelle Akpa-N’Kakou, directrice exécutive de Sos Civisme Bénin et représentante du consortium, a posé d’emblée le ton de la rencontre. Selon elle, la corruption sexuelle constitue l’une des manifestations les plus pernicieuses de la dérive morale dans les relations sociales et professionnelles. « La corruption sexuelle demeure l’une des formes les plus insidieuses de corruption », a-t-elle affirmé avec gravité. Elle a ensuite décrit ce phénomène comme un mal qui prospère dans l’ombre, profitant des rapports de force et de la fragilité des personnes qui en sont victimes. Les conséquences ne se limitent pas à l’individu touché, elles s’étendent à son entourage et affectent profondément le tissu social. « La corruption sexuelle porte atteinte à la dignité humaine, compromet l’égalité d’accès aux services publics, affaiblit la confiance des citoyens envers les institutions et contribue à la perpétuation des inégalités entre les femmes et les hommes », a-t-elle ajouté.

L’étude réalisée par le consortium a permis de briser plusieurs idées reçues. Contrairement à ce que l’on pense généralement, les hommes ne sont pas épargnés par ce fléau. Même si les femmes demeurent les principales victimes, la gent masculine subit également ces violences dans une proportion non négligeable. Mais le constat le plus alarmant concerne le silence qui entoure ces actes répréhensibles. « Les hommes sont également touchés par ce phénomène », a tenu à préciser la représentante du consortium, tout en déplorant la « culture du silence autour du phénomène, ce qui installe le lit de l’impunité pour les auteurs ». Ce mutisme collectif contribue à maintenir les coupables dans une position de force et à décourager les plaintes. Par ailleurs, la directrice exécutive a souligné que « la corruption sexuelle reste encore insuffisamment documentée », ce qui limite la capacité des pouvoirs publics à y répondre efficacement.

Les résultats de l’enquête font apparaître des mécanismes bien rodés qui favorisent la perpétration de ces actes. L’un des ressorts principaux réside dans l’exploitation systématique d’un rapport d’autorité, qu’il soit hiérarchique, académique ou administratif. Les auteurs usent de leur position dominante pour imposer leurs exigences à des personnes placées sous leur dépendance. En cas de refus, les conséquences sont souvent brutales. La victime « fait presque systématiquement face à des mesures de rétorsion, des blocages administratifs ou des sanctions académiques », précise le rapport. Cette asymétrie de pouvoir installe un climat de peur et d’impuissance chez ceux qui osent dire non.

Outre les pressions directes, l’étude met en évidence un traumatisme psychologique profond chez les personnes victimes de corruption sexuelle. Le sentiment de culpabilité, la honte et la crainte du regard des autres les poussent à garder le silence. « La plupart des victimes, selon les résultats de l’étude, choisissent de se taire », indique le consortium. Plusieurs raisons expliquent cette attitude. Il y a d’abord la peur de la stigmatisation sociale, qui peut détruire une réputation et compromettre l’avenir. Ensuite, l’absence de canaux de plainte fiables, accessibles et sécurisés décourage toute tentative de recours. Enfin, la dépendance matérielle de la victime vis-à-vis de l’auteur des faits constitue un obstacle redoutable, d’autant que les procédures judiciaires restent coûteuses et longues. Les menaces directes de représailles achèvent de dissuader les plus courageux.

L’atelier de validation a réuni des représentants d’institutions publiques, des collectivités locales et des organisations de la société civile. Parmi eux, Alexis Quenum, venu au nom du président du Conseil économique et social, a salué la qualité du travail effectué. Il a estimé que le rapport présentait les résultats d’une recherche « rigoureuse et participative ». Pour lui, ce document « constitue un outil précieux pour mieux comprendre les réalités du terrain et orienter l’action publique en faveur de la protection des personnes vulnérables et de la promotion de la bonne gouvernance ». Ces propos ont été accueillis avec satisfaction par l’assistance, consciente que la lutte contre ce fléau passe d’abord par une meilleure connaissance de ses manifestations.

Yolande Fleury, représentante de l’Institut national de la femme, a également pris la parole pour exprimer sa reconnaissance envers le consortium. Elle a souligné l’importance de cette étude qui vient éclairer un phénomène encore très peu exploré au Bénin. « Il est certain que bien cerner la réalité permettra de mieux la combattre », a-t-elle déclaré avec conviction. Ses paroles ont trouvé un écho particulier auprès des participants, nombreux à avoir été confrontés à cette problématique dans leurs activités quotidiennes.

Le projet « Stop corruption sexuelle, Stop VBG » a été lancé en octobre 2025 pour une durée de dix-huit mois. Son ambition est de  « contribuer à la prévention et à la réduction des faits de corruption sexuelle et des violences basées sur le genre ». Pour atteindre cet objectif, le consortium a choisi une stratégie globale qui combine plusieurs approches complémentaires. Il s’agit d’intensifier les campagnes de sensibilisation auprès du grand public, de mobiliser les citoyens autour de cette cause, d’entreprendre des actions de plaidoyer auprès des institutions et de renforcer les capacités des acteurs impliqués dans la protection des victimes.

Estelle Akpa-N’Kakou a conclu son intervention en lançant un appel à l’ensemble des parties prenantes. »Nous sommes convaincus que seule une mobilisation collective des institutions publiques, des collectivités territoriales, des organisations de la société civile, des médias, des partenaires techniques et financiers ainsi que des communautés permettra d’obtenir des résultats durables dans ce combat », a-t-elle lancé, résumant ainsi l’esprit qui anime le consortium. La route est encore longue, mais la publication de ce rapport marque une étape décisive dans la reconnaissance d’un mal trop longtemps passé sous silence.Etienne YEMADJE

Articles similaires

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *