Rolland Zohoun : « Le miroir brisé de la fonction publique »
Le 24 mai 2026, le président Romuald Wadagni a renouvelé sa promesse de créer des opportunités pour la jeunesse. Une ambition nécessaire. Pourtant, derrière ces belles paroles se cache une réalité que peu osent regarder en face. Au Bénin, l’idée même d’opportunité se heurte à une conception ancienne de l’emploi. Pour beaucoup, travailler dignement signifie encore être Agent Permanent de l’État, avec un contrat à vie et une retraite assurée. Cette perception, très forte, empêche de voir les nombreux chemins que l’économie réelle offre aujourd’hui. Rolland Zohoun, Business Development Manager, observe cette situation avec lucidité. Par des arguments, il explique ce décalage entre les rêves d’hier et les chances d’aujourd’hui.
Il est essentiel de regarder les chiffres. Le Bénin compte plus de cinq millions de personnes en âge de travailler. Face à cette masse, l’État ne peut pas être le seul à fournir des emplois. Rolland Zohoun le rappelle avec une clarté frappante : L’État a-t-il « autant de places pour recruter ne serait-ce que deux millions de travailleurs ? NON. » Cette réponse selon le spécialiste en Business Development Manager est un signal fort. A l’en croire, elle invite chacun à sortir du déni et à voir la réalité en face. L’administration publique ne peut pas absorber une telle quantité de personnes.
Pourtant, la croyance collective dira-t-il reste profonde : « Beaucoup continuent d’attendre un statut qui ne viendra pas pour la majorité. Cette attente est une prison. Elle empêche de voir que des emplois existent, qu’ils sont payés, et qu’ils offrent parfois de meilleures conditions que la fonction publique. Mais le prisme du statut permanent rend tout cela invisible. L’histoire récente donne des exemples. Le professeur Albert Tévoédjrè avait annoncé la création de vingt mille emplois par an. On s’est moqué de lui. Pourtant, ces emplois ont été créés sur les chantiers des routes qui ont transformé le Bénin. Des milliers de jeunes ont trouvé du travail et un salaire. Mais parce que ces emplois n’étaient pas des postes d’agents permanents, ils ont été ignorés. »
Pour Rolland Zohoun, cette amnésie collective est tragique. Et pour cause : « Elle montre une conception héritée d’une époque révolue, où l’État devait placer chaque citoyen ayant un certificat d’études. Peu importait l’efficacité, seul comptait le fait d’appartenir à la grande machine publique. Cette logique, bien que morte en droit, vit encore dans les esprits. » Il souligne ce décalage entre une réalité dynamique et une perception figée. « Prenons l’exemple des Aspirants au Métier d’Enseignant. Leur situation est particulièrement révélatrice de ce malentendu profond. Ces jeunes, qui ont choisi le noble chemin de l’éducation, sont aujourd’hui mieux traités financièrement et humainement que leurs aînés vacataires ou communautaires. Leurs conditions se sont améliorées, leurs droits reconnus. Et pourtant, ils ne sont pas heureux. Pourquoi ce malaise persistant ? Parce qu’ils ne sont pas agents permanents de l’État. Leur contrat, aussi avantageux soit-il, ne leur donne pas le statut sacré, celui qui confère l’illusion de l’éternité. »
Il exprime son regret avec franchise. « Triste de ramener tout le débat à cela. » Et il ajoute une vérité qui dérange : « Il y a des salariés de l’État qui gagnent bien moins que des AME. » Cette phrase est éclairante. Elle montre que le problème n’est pas le salaire, mais le statut. Un statut qui devient une obsession. Les AME, en réclamant un contrat à vie, ignorent la réalité du monde du travail qui a changé. Le cas des coaches sportifs est aussi parlant. Ils sont des centaines à encadrer la jeunesse. Leur rémunération est de cent mille francs par mois pour un temps de travail très réduit. Pourtant, eux aussi se sentent malheureux. La raison est toujours la même : « ils ne sont pas agents permanents de l’État. »
Rolland Zohoun pose une question qui fâche : « Combien de salariés de l’État gagnent cent mille francs par mois ? »La réponse est simple : peu. Beaucoup d’agents publics touchent des salaires bien inférieurs. Le paradoxe est frappant. Le bonheur professionnel ne repose donc pas sur le montant du salaire, mais sur l’illusion d’un emploi protégé à vie. Ce sentiment est devenu un poison collectif. Le monde du sport professionnel offre un autre exemple. Environ deux mille sportifs professionnels travaillent au Bénin. Leurs revenus sont réguliers, parfois élevés. Leur carrière dure en moyenne quinze ans. Et pourtant, ils se disent précaires. Rolland Zohoun tire une leçon profonde : « Le salaire n’est donc pas la première cause du sentiment de vulnérabilité. C’est l’environnement créé et la perception que les salariés ont de leurs emplois. » Cette phrase résume tout. Le problème est dans le regard que l’on porte sur son travail.
Une question essentielle se pose : comment avoir une retraite sans être agent de l’État ? Rolland Zohoun interpelle avec force : « Que font la Caisse nationale de sécurité sociale, les compagnies d’assurances, les différentes associations et les services de l’État pour proposer des produits à ces profils de salariés ? » La question est brûlante : « Si l’accès à une retraite n’est pas garanti pour tous, la fonction publique restera le seul refuge rêvé. L’État doit ici jouer un grand rôle. Pas en créant des postes supplémentaires, mais en créant un environnement de protection pour tous les travailleurs. »
« Il est temps de dépasser le rêve d’hier pour construire la réalité de demain. Une réalité où chaque Béninois puisse être fier de son travail. Stabiliser les emplois, c’est stabiliser les vies, c’est stabiliser la nation. Et cela commence par une prise de conscience collective », conclut de Rolland Zohoun, le guide pour sortir du labyrinthe des illusions.
Damien TOLOMISSI


