Trêve politique : Les médias invités à changer de cap
La trêve politique est désormais une réalité officielle au Bénin. Depuis que la Cour constitutionnelle a confirmé l’élection de Romuald Wadagni au mois d’avril 2026, cette nouvelle donne s’est imposée dans le paysage national. Ce climat apaisé, sans campagne ni rivalités électorales, interroge désormais le monde des médias.
En effet, plusieurs faîtières de la presse estiment en effet que les journalistes et les rédactions doivent eux aussi s’adapter à cette période. L’Union Nationale des Médias en Ligne du Bénin, connue sous le sigle UNAMEL, et l’Union des Professionnels des Médias du Bénin, ou UPMB, ont ouvert le débat. Ces organisations appellent leurs membres à ajuster leurs lignes éditoriales en fonction des nouvelles réalités constitutionnelles du pays. Le président de l’UNAMEL, Barnabas Orou Kouma, s’est exprimé clairement sur ce sujet lors d’une intervention sur Canal 3 Bénin. Selon lui, « la forte concentration des contenus sur les sujets politiques limite l’équilibre éditorial des organes de presse ». Cette dépendance excessive aux débats politiques, a-t-il ajouté, alimente des polémiques récurrentes qui n’apportent souvent aucun bénéfice concret aux citoyens. Pire encore, ce déséquilibre fragilise les modèles économiques des entreprises de presse. Son collègue Patrice Houéssou a renforcé cet argument en constatant que trop d’énergie médiatique est consacrée à des affrontements stériles.
Les propos du président de l’UNAMEL trouvent un écho favorable auprès du président de l’UPMB, Hervé Prudence Hessou. Ce dernier a rappelé que la liberté d’informer ne peut jamais être séparée d’une « exigence éthique constante ». Cette rigueur est d’autant plus nécessaire face aux mutations technologiques rapides, à la montée de la désinformation et aux nouveaux défis posés par l’environnement numérique. Hervé Prudence Hessou a également plaidé pour un renforcement des conditions d’exercice du métier. Les journalistes, a-t-il expliqué, « doivent pouvoir travailler dans un cadre professionnel stable et sécurisé. Sans cela, aucune diversification des contenus ne sera réellement possible. »
Cette prise de position soulève naturellement une question centrale. S’agit-il d’une restriction déguisée de la liberté d’expression et d’informer ? Ou bien cette période de trêve offre-t-elle une opportunité salutaire pour restructurer la profession ? Les avis divergent au sein même de la corporation. D’un côté, certains professionnels redoutent que l’on cherche à museler la critique légitime ou à limiter le débat démocratique. De l’autre côté, beaucoup y voient une occasion inespérée de redynamiser un secteur trop longtemps enfermé dans le « tout politique ». La juxtaposition des réactions responsables des faîtières de la presse va dans ce second sens. Elles invitent les médias à prendre un nouveau virage, celui d’une presse plus éclectique et davantage tournée vers les réalités quotidiennes des populations.
Le président de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, Édouard Loko, avait déjà donné le ton à l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai dernier. « Désormais, il y a la trêve politique. La HAAC ne laissera pas les médias se substituer aux politiques », avait-il déclaré. Puis il avait ajouté une question qui résume bien le dilemme actuel : « La politique a été pour une bonne part notre fonds de commerce. Ce fonds de commerce qu’on veut geler, comment nous allons faire ? C’est une réflexion que nous devons mener ensemble ». Cette interrogation, partagée par de nombreux patrons de rédactions, est au cœur des préoccupations actuelles.
Barnabas Orou Kouma propose une réponse concrète. Selon lui, cette période sans forte tension électorale pourrait permettre aux rédactions de diversifier leurs sources d’information. Les journalistes pourraient ainsi renforcer leur ancrage dans les questions sociales, les sujets économiques et les enjeux de développement. Il ne s’agirait pas d’abandonner la politique, mais de ne plus la traiter de manière exclusive ou passionnelle. Les associations professionnelles lancent donc un appel à leurs pairs. Il s’agit de s’adapter pour ne pas disparaître, et surtout pour rester utiles aux citoyens. Le débat est désormais ouvert entre ceux qui voient dans cette trêve une menace et ceux qui y perçoivent une chance de renouveau pour le journalisme béninois.
Arnaud ACAKPO (Coll)