Au-delà du bien et du mal : Pourquoi le diable existe-t-il ?
La déclaration de Dada Bokpè Houézrèhouèkè, aussi énigmatique que profonde, ouvre une perspective déroutante sur la place du mal, du chaos et de l’opposition dans l’ordre du monde. « Oui c’est réel. Mais il faut tout cela, car le diable à sa place aussi dans l’univers. Il agit tel que nous le constatons pour que l’évolution advienne plus saine. C’est bien une affaire de nécessité dans la nature ou dans notre monde de la dualité. » Ces mots, loin de justifier la souffrance, invitent à une relecture philosophique et spirituelle de l’existence.
Et si l’ombre n’était pas l’ennemi de la lumière, mais son partenaire indispensable ? Pour comprendre cette pensée, il faut d’abord accepter le postulat de base : nous évoluons dans un « monde de la dualité ». Cette notion, présente dans de nombreuses traditions (le Yin et le Yang taoiste, le bien et le mal dans les religions abrahamiques), stipule que notre réalité perceptible est structurée par des pôles opposés et complémentaires. Le jour n’existe que par contraste avec la nuit, la joie par rapport à la tristesse, la santé face à la maladie. Dans ce système, aucun pôle ne peut exister seul. Ils se définissent mutuellement.
Dans ce contexte, le « diable » ne représente pas nécessairement une entité personnifiée et maléfique, mais plutôt le principe universel de l’opposition, de la résistance, de la négation et de la fragmentation. Il est la force qui sépare, qui divise, qui pousse à la chute. Cette force n’est pas un accident ou une erreur de l’univers. Elle « a sa place » dans le grand tout. Elle est une pièce essentielle, bien que souvent dérangeante, du puzzle cosmique. L’affirmation la plus audacieuse est sans doute celle-ci : le diable « agit tel que nous le constatons pour que l’évolution advienne plus saine ». Comment une force destructrice peut-elle servir une évolution « plus saine » ?
Prenons l’exemple d’un athlète qui s’entraînerait sans aucune résistance. Ses muscles ne se développeraient pas, son endurance resterait faible. C’est la résistance de la pesanteur, du poids, de l’effort qui le force à se dépasser et à se renforcer. De la même manière, le principe diabolique, sous toutes ses formes (échecs, trahisons, tentations, maladies, conflits), agit comme une résistance existentielle. Il nous confronte à nos limites, teste nos convictions, révèle nos faiblesses et, ce faisant, nous offre l’opportunité de grandir.
Sans tentation, que vaudrait la vertu ? Elle ne serait qu’une innocence naïve, jamais une force choisie et conquise. Sans injustice, le combat pour la justice perdrait son sens. Sans obscurité, la lumière n’aurait pas de valeur. Les épreuves que nous attribuons souvent à l’action d’un « diable » nous forcent à puiser dans des ressources intérieures que nous ignorions posséder : le courage, la résilience, la compassion, la sagesse. En ce sens, l’adversité n’est pas un obstacle à notre chemin, elle est le chemin qui mène à une évolution plus mûre, plus consciente et « plus saine ». Raison pour laquelle j’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une « affaire de nécessité dans la nature ». Observons le monde qui nous entoure. Les écosystèmes sont régulés par des prédateurs qui, en chassant les individus les plus faibles, renforcent l’espèce proie. Les feux de forêt, destructeurs en apparence, permettent la régénération de certains milieux et la germination de graines qui ne s’ouvrent que sous l’effet de la chaleur. La nature elle-même intègre des cycles de destruction et de renaissance, où la mort nourrit la vie.

Le principe du « diable » est l’équivalent métaphysique de ce mécanisme naturel. Il est l’agent de la sélection spirituelle, la force qui empêche la stagnation en créant les frictions nécessaires à tout mouvement. Un monde sans opposition serait un monde statique, uniforme, sans dynamisme et sans progrès. Il serait comme une mer toujours calme, où aucun navire ne pourrait véritablement apprendre à naviguer.
Toutefois, cette perspective ne nous demande pas de célébrer le mal ou d’adopter une passivité complice face à la souffrance. Il ne s’agit pas de dire « c’est bien » mais plutôt de comprendre que « c’est ». La proposition est de dépasser le jugement binaire simpliste (bien = bon, mal = mauvais) pour adopter une vision plus systémique. Notre rôle n’est pas d’éradiquer l’ombre, une tâche probablement impossible dans un monde duel mais de l’apprivoiser, de la comprendre, et d’utiliser la friction qu’elle génère pour polir notre propre diamant intérieur. Le défi est d’apprendre à danser avec l’obscurité sans se laisser consumer par elle, à utiliser l’épée de l’adversaire pour aiguiser la nôtre. Je nous invite ainsi à une forme de sérénité supérieure. En reconnaissant la fonction évolutive du défi et de l’opposition, nous pouvons affronter les épreuves de la vie non plus avec la révolte impuissante de la victime, mais avec la conscience de l’apprenti-sage qui sait que, même dans l’action du « diable », se cache une leçon nécessaire pour l’avancée de toute la création. Le chaos n’est alors plus l’ennemi de l’ordre, mais son laboratoire le plus actif.
Une réflexion de Dada Bokpè HOUEZREHOUEKE
1 Comment
Merci beaucoup, très Bienen!!!
Comments are closed.