Gilles Badet sur la trêve politique : « Il s’agit de la courtoisie dans la critique »
Il est rare, de nos jours, d’entendre une voix qui ne porte ni l’uniforme d’un camp ni l’étendard d’une révolte. Invité par le Mouvement SUD, samedi 9 mai 2026, Gilles Badet, professeur de droit, a donné son éclairage sur la « trêve politique » instaurée par la Constitution béninoise. Et il a pris soin, d’emblée, de planter un drapeau bien particulier. Celui de l’indépendance pour affirmer qu’il n’est membre d’aucun mouvement politique, comme pour mieux asseoir la seule légitimité qu’il revendique : celle du juriste. Dans un pays où chaque mot semble désormais peser son poids de passion, cette entrée en matière sonnait comme une respiration.
L’exercice n’était pas simple. Le droit positif béninois a récemment changé, et le professeur Gilles Badet le reconnaît volontiers : les termes employés par le législateur ou le constituant troublent une grande partie de la population. « Seuls ceux qui ont examiné ces textes de près peuvent donner un avis éclairé », a-t-il expliqué, avant d’ajouter, avec une modestie presque désarmante, que son seul espoir était d’apaiser les débats. Car oui, la formule « trêve politique » fait d’abord grincer des dents. Elle évoque immédiatement une suspension des hostilités, un silence imposé, une mise en sourdine des critiques. Le professeur ne l’ignore pas. Il sait que le mot choque. Et c’est précisément pour cela qu’il a décidé de prendre la parole.
Le Bénin, rappelle-t-il, « a engagé son processus démocratique il y a plus de trois décennies ». On aurait pu croire, avec le temps, que les notions essentielles allaient de soi. Il n’en est rien. Parler de trêve politique, dira-t-il, « donne, au premier abord, le sentiment que l’on va arrêter de faire de la politique, arrêter de débattre et arrêter de critiquer ». Cette perception négative, selon lui, doit être combattue par un retour aux sources : la Constitution et la loi électorale. Rien de plus. Rien de moins.
Il existe, explique-t-il, « en effet, dans le droit béninois, une distinction fondamentale. D’un côté, l’animation ordinaire de la vie politique. De l’autre, la campagne électorale ». Les premières permettent aux partis de porter leurs revendications, de les transformer en projets, de débattre de tout, tout le temps. La seconde ouvre une parenthèse spécifique, avec ses propres règles. Mais les acteurs politiques ont senti que cette nuance échappait à une grande partie de la population. Ils ont donc inventé un mot nouveau pour désigner la période normale, celle qui n’est pas encore électorale. » Ce mot, c’est « trêve ». Et c’est là que le bât blesse.
« La critique n’est pas supprimée »
Car selon l’article 5 de la Constitution révisée, jusqu’à douze mois avant l’année électorale, les partis politiques d’opposition sont tenus, dans la critique de l’action publique, de proposer des alternatives ou des solutions constructives. Le mot « critique » y figure noir sur blanc. « L’article précise que, dans la critique de l’action publique, les partis politiques de l’opposition s’engagent à faire des propositions alternatives et constructives. » Ce n’est donc, souligne-t-il, « pas la critique qui est supprimée. C’est sa manière de s’exprimer qui est encadrée. Fini les appels à l’insurrection, les appels à la désobéissance civile, les tentatives de paralysie des institutions ». Le professeur résume cette philosophie en une formule presque lumineuse : « Il s’agit de la courtoisie dans la critique de l’action politique. » Il pousse le raisonnement jusqu’à l’image concrète. « Si vous n’êtes pas d’accord avec ce qui se fait, dites comment vous auriez fait à la place. C’est tout ce que l’on vous demande. »
La bonne foi de l’opposant, indique le professeur Gilles Badet, « se mesurera désormais à cette capacité à proposer ». Le législateur suppose, non sans une certaine malice, que celui qui n’a rien à proposer fait des critiques gratuites. À l’inverse, celui qui avance des solutions participe au développement du pays. « À force de documenter les fois où ce sont vos idées qui sont reprises, vous montrez qu’il vaut mieux vous prendre vous, celui qui fait les bonnes propositions, plutôt que celui qui les copie. » L’idée est simple : empêcher qu’on ne laisse le pays aller dans le mur avant de sortir de sa valise, au dernier moment, les solutions miracles.
Gilles Badet a pris soin, pour étayer son propos, de citer un exemple venu du voisin sénégalais. L’ancien président Abdoulaye Wade, rappelle-t-il, « acceptait régulièrement de rentrer au gouvernement comme ministre d’État sans portefeuille. Il participait, proposait, agissait. Puis, un an avant l’élection présidentielle, il retirait sa tenue de membre du gouvernement pour enfiler à nouveau son habit d’opposant ». Il a fait cela à plusieurs reprises, et c’est ainsi que son mouvement a réussi à prendre le pouvoir en 2000. La trêve politique ne l’a pas empêché de gagner l’élection.
Au terme de son intervention, le professeur a consenti un aveu. Un regret, plutôt. « Le terme “trêve” donne l’impression qu’il y a une guerre, et que l’on essaie simplement de laisser les choses se calmer avant que la guerre ne reprenne. Cette image est un peu malheureuse. » Mais il faut, selon lui, apprendre à regarder au-delà du mot. Derrière ce vocable guerrier se cache une ambition bien plus paisible. Une vie politique apaisée, respectueuse, constructive.
Dans une salle où beaucoup étaient très curieux, ils ont été bien servis à travers une leçon de méthode qu’ils ont reçue. Et parfois, écouter un juriste qui ne veut convaincre personne, mais simplement éclairer, cela ressemble à une petite trêve. Une vraie.
Damien TOLOMISSI