Adoption d’une nouvelle constitution au Bénin : Entre légitimité et contestation
La nuit du 14 au 15 novembre 2025 restera une nuit historique, et profondément clivante, dans l’histoire politique du Bénin. Alors que la plupart des citoyens dormaient, les députés, réunis en séance plénière, ont acté une transformation majeure des institutions du pays. L’adoption de la proposition de loi révisant la Constitution introduit deux changements fondamentaux : le passage du mandat présidentiel à sept ans et la création d’un Sénat, une seconde chambre parlementaire. Une décision présentée comme un progrès historique par le camp présidentiel, mais dénoncée comme un « coup de force » par l’opposition. Le pays se réveille avec deux réalités radicalement différentes.
En effet, au petit matin du 15 novembre, le Bénin se retrouve donc avec deux histoires parallèles. D’un côté, une majorité qui célèbre une avancée majeure pour la stabilité et le développement, fruit d’un processus démocratique. De l’autre, une opposition qui crie à la trahison, dénonce un simulacre de vote entaché de fraudes et se pose en dernier rempart de la souveraineté populaire.
Le Camp du progrès, une œuvre de salubrité politique
Du côté de la majorité présidentielle et de ses alliés, l’atmosphère est à la célébration. Les messages de félicitations se succèdent, peignant le tableau d’une nation unie et renforcée. Le président de l’Union Progressiste le Renouveau, le Professeur Joseph Fifamin Djogbénou, s’exprime avec une solennité teintée de fierté.

Dans son message, il décrit une Nation qui « se dresse avec encore plus de fierté et de dignité ». Il insiste sur « l’esprit de concorde » qui aurait présidé à cette révision, un moment où la majorité et l’opposition auraient puisé « dans la diversité la force nécessaire » pour prendre des décisions audacieuses. Pour lui, cette réforme est une « œuvre de salubrité politique, porteuse d’espoir et de progrès ». Il salue le « sens du rassemblement » et de « la responsabilité » des députés de la mouvance, présentés comme des modèles tournés vers « l’intérêt supérieur de l’État ». Ce discours est celui de la confiance et de la continuité, celui d’un pouvoir qui estime œuvrer à « accélérer le développement du pays » par des institutions plus stables.

Dans le même registre, Abdoulaye Bio Tchané, président du Bloc Républicain, parle d’une « nouvelle page de notre histoire institutionnelle ». Il voit dans cette révision un « instrument essentiel » pour consolider « l’équilibre institutionnel » et garantir « une stabilité durable à notre démocratie ». Ses mots-clés sont la « détermination », la « marche irréversible » et la « clairvoyance politique ». Il invite le peuple béninois à soutenir « sans réserve » cette dynamique, pour construire ensemble une Nation « forte, stable et résolument tournée vers l’avenir ». Le message est clair : cette réforme est une évolution logique, mature et nécessaire pour la construction du Bénin. Ici, point de doute. La réforme est un accomplissement démocratique, le fruit d’un processus parlementaire légitime et la preuve que le Bénin avance sereinement sur le chemin du développement.
Les Démocrates crient « à la triche »
Face à ce récit triomphant, l’opposition, portée par le Groupe Parlementaire Les Démocrates (LD), oppose un récit de violence politique et de fraude institutionnelle. Leur déclaration, au titre sans équivoque « Abominable tricherie à l’Assemblée », dépeint une scène radicalement différente, presque un coup d’État parlementaire.
Leur récit est haletant, ponctué d’heures tardives et d’incidents troublants. Ils dénoncent d’abord le fond : une institution, le Sénat, qu’ils jugent « non représentative », « non conforme aux aspirations du peuple » et « plus puissante que les autres ». Mais c’est sur la forme que leur accusation se fait la plus cinglante. Ils racontent une séance cauchemardesque, organisée dans des conditions qu’ils estiment calculées pour les étourdir et faciliter la fraude.

La séance, prévue à 10 heures, ne commence véritablement qu’à 22 heures en commission. Des amendements inattendus sont soumis en pleine nuit. Le vote en plénière démarre à l’aube, à 4h54, par un bulletin secret imposé contre leur avis. Puis viennent les « coupures d’électricité ». C’est le cœur de leur argument. À 5h43, une première coupure plonge l’hémicycle dans le noir. Ils soulignent, suspicieux, que la remise en route n’a pas été immédiate, malgré les groupes électrogènes de l’Assemblée. Les premiers résultats, annoncés après cette panne, leur semblent déjà falsifiés : 108 votants au lieu de 109, et seulement 18 voix « contre ». Protestations. Nouvelle coupure. Et après une « ultime coupure d’électricité », les résultats sont soudainement « corrigés » : 90 voix « pour », 19 voix « contre ». C’est ce décompte final qui cristallise leur colère. Les 22 députés du groupe Les Démocrates affirment avoir tous voté « NON », sans exception. « Où sont passées les 3 voix NON effacées ? », demandent-ils, criant au « vol de voix caractérisé ». Pour eux, la conclusion est inéluctable : « Ce résultat a été fabriqué dans le noir, littéralement et symboliquement. » La citation d’un de leurs leaders résume leur état d’esprit : « Ce n’est pas parce qu’on éteint la lumière que la vérité disparaît. » Ils ne se contentent pas de protester. Ils dénoncent, refusent de reconnaître la révision, exigent un audit indépendant et appellent à la « mobilisation citoyenne dans la paix » pour protéger la Constitution. Leur Bénin n’est pas celui de la stabilité, mais celui d’une « dégradation dangereuse de notre démocratie ».
Face aux accusations, la majorité parlementaire apporte sa version des faits
En réaction aux allégations du groupe Les Démocrates, le député Orden Alladatin est monté au créneau pour rétablir sa vérité. Le président de la Commission des Lois a fermement rejeté les accusations de coupures d’électricité stratégiques, les qualifiant d’inventions destinées à « couvrir leur plaie béante ». Il a reconnu que des interruptions de courant avaient bien eu lieu dans la journée, un fait selon lui « pas nouveau » et non lié au scrutin. Cependant, il affirme catégoriquement : « Pendant le dépouillement, il n’y a eu aucune coupure d’électricité. » Concernant l’écart dans le décompte des voix, Orden Alladatin l’a imputé à une simple erreur de transcription. Le secrétaire parlementaire aurait par erreur écrit 18 voix contre au lieu de 19. C’est la protestation des députés de l’opposition suite à cette erreur qui aurait, selon lui, créé un « brouillard » et occasionné une coupure ultérieure, bien après la fin du dépouillement. Ce démenti circonstancié de la majorité s’oppose point par point au récit de l’opposition, creusant un peu plus le fossé entre les deux camps sur la légitimité de ce vote historique.
Deux vérités ou Deux mensonges
La beauté et la complexité de la démocratie résident dans cette coexistence de perceptions antagonistes. La version officielle, portée par le pouvoir, parle de renforcement des institutions. La version contestataire, portée par l’opposition, parle de confiscation de la volonté populaire. Entre ces deux récits, il n’y a pour l’instant pas de terrain d’entente. Seul l’avenir dira laquelle de ces deux réalités, la fierté d’une nation qui se construit ou la colère d’un peuple trahi finira par s’imposer dans la conscience collective des Béninois.
LA REDACTION