CAN Maroc 2025, au cœur de la presse béninoise : « Là où nos marmites ont battu plus fort que les tambours »
Le soleil commence à doucement décliner sur le Grand Stade d’Agadir, teintant le ciel de nuances orangées. Autour de moi, l’énergie est palpable, électrique. Des vagues vertes et rouges, les couleurs du Maroc, déferlent dans les rues, mais mon cœur, lui, bat aux rythmes du Bénin. Je suis là, avec mes confrères, pour vivre un moment historique, il s’agit de la rencontre entre les Guépards et Pharaons d’Égypte en huitièmes de finale. Mais notre aventure, elle a commencé bien avant le coup de sifflet. Elle a commencé dans nos cuisines de fortune, entre deux dépêches, entre un plat d’amiwo qui mijote et le parfum envoûtant d’un tajine voisin.
Je me souviens de notre atterrissage à Casablanca. La première sensation est forte, fière. Nous étions là pour représenter, sur le terrain et en dehors les drapeaux de notre nation, le Bénin. Cette fierté, nous, le petit groupe de journalistes béninois, nous l’avons tout de suite transposée dans notre quotidien le plus essentiel, l’alimentation. Une découverte m’a étonné. Je ne savais pas que tant de mes confrères étaient des cordons bleus ! Dans notre hôtel, deux clans se sont naturellement formés. Il y a ceux, aventuriers des papilles, qui ont plongé tête la première dans la gastronomie marocaine et africaine. Chaque soir, ils nous racontent leurs trouvailles, le croustillant des pastillas, la richesse parfumée des tajines, ou des coins où on peut trouver un bon plat de Tchep ou Placali. Ils parlent de ces saveurs avec des étincelles dans les yeux, comme on commente une belle action de jeu.
Et puis, il y a nous. L’autre clan (Fataï Sanni, Anselme Houénoukpo, Pérez Lèkotan, Karol Sékou Edmond Houéssikindé, Prosper Vondjehounko et bien d’autres). Ceux pour qui l’exil gustatif était inconcevable. Comment affronter les défis du reportage quotidien, la pression des matchs, sans le réconfort d’un goût familier ? Alors, nous avons fait de nos chambres d’hôtel des annexes des marchés de Cotonou. Les valises, soigneusement fouillées à l’arrivée, ont livré leur trésor, des sacs de gari, des sachets de poudre d’arachide, des condiments, du piment sec. Chaque soir, c’est le même rituel. L’un met l’huile sur le feu, l’autre pile les oignons et le piment. L’odeur de la tomate qui fond, du poisson fumé qui s’imprègne des épices, envahit le couloir. C’est notre madeleine de Proust, notre ancrage. C’est plus qu’un repas, c’est tout simplement un acte de résistance culturelle, une façon de rester entiers, connectés à notre terre, à mille kilomètres de chez nous.
La tension monte, les casseroles chantent
La compétition avance. Les Guépards écrivent leur histoire. Après une première victoire à la une phase finale de la CAN contre le Botswana à Rabat. Les voilà qualifiés pour les huitièmes. L’adversaire est de taille. Il s’agit de l’Égypte, sept fois championne d’Afrique. La tension médiatique est à son comble. Les déclarations des coaches fusent. Le sélectionneur égyptien Hossam Hassan dit respecter le Bénin, mais vise clairement une huitième étoile. Notre Gernot Rohr, lui, reconnaît le statut d’outsider mais affirme notre ambition.

Dans notre hôtel, la tension se cuisine aussi. La veille du grand match, le dîner est plus élaboré que jamais. Comme pour conjurer le sort ou puiser de la force. Nous préparons du piron avec de la viande d’aileron. La gestuelle est précise, presque sacrée. Bien assaisonner la viande. Chacun y met du sien. Les discussions vont bon train : faut-il aligner les jeunes attaquants comme le réclament certains supporters sur les réseaux ? La défense sera-t-elle solide face à Salah et Marmoush ? Autour de la marmite, nous refaisons le match, nous sommes entraîneurs, stratèges. Cette cuisine partagée est notre salle de rédaction informelle, notre cellule de débriefing où se mêlent l’analyse tactique et le souvenir des saveurs de la maison.
Agadir, le grand soir
Et nous y voilà. Le Grand Stade d’Agadir. La foule est une marée sonore. Dans les tribunes, un petit îlot vert-jaune-rouge, nos couleurs, se fait entendre. Mon téléphone est chargé à bloc, mon ordinateur devant moi. Le match est d’une intensité folle. Les Égyptiens, reposés, techniques, contrôlent le milieu. Nos Guépards, courageux, hargneux, se battent sur chaque duel. Olivier Verdon avait promis du courage. Ils tiennent parole.
À la mi-temps, 0-0. Dans la salle de presse, l’ambiance est fébrile. Je croise des confrères égyptiens, sûrs de leur force. Je pense à nos petits plats, à cette solidarité culinaire qui nous a portés. Et soudain, la seconde mi-temps. Les minutes passent. Les Pharaons se réveillent. Leur pression est de plus en plus forte. Ils ouvrent le score à la 69e, 1-0. Le coup est rude. Autour de moi, mes confrères baissent la tête une seconde, puis relèvent le menton. Alors que beaucoup d’équipes auraient plié sous le coup de la décision de Marwan Attia, le Bénin a redoublé d’ardeur. Cette ténacité fut récompensée à la 82e minute par Jodel Dossou, dont l’égalisation n’était que la matérialisation logique de la pression constante exercée. L’équipe n’a pas attendu un miracle, elle l’a construit minute après minute, par l’effort collectif. Malheureusement lors des prolongations, le Bénin a baissé pavillon en encaissant deux autres buts (3-1). Le sifflet final retentit. C’est fini. Une immense déception, mais pas de honte.

La défaite a le goût de ce que l’on partage
Devant les micros, le coach Rohr est digne. Il salue le grand niveau égyptien et l’expérience acquise par ses joueurs. De notre côté, la déception se mêle à une étrange fierté. Nous avons vu nos Guépards grandir, se transcender. Les premiers mots fusent, timides, puis les analyses s’enchaînent. Nous parlons du match, de l’avenir des Guépards, de cette magnifique organisation marocaine qui a su mettre l’Afrique en fête. La défaite a un goût moins amer, avalée avec ce repas du cœur.
Notre CAN 2025 s’achève donc sur la pelouse d’Agadir. Nous n’avons pas pu rééditer l’exploit de 2019 mais une richesse bien plus grande. Le souvenir d’une équipe qui a fièrement représenté le Bénin. Et surtout, la certitude que, où que nous soyons dans le monde, une cuisine partagée, un plat qui sent la maison, peuvent devenir une forteresse. Une base arrière à partir de laquelle on peut tout affronter, même les Pharaons. La véritable victoire, finalement, n’était peut-être pas sur la pelouse, mais dans cette camaraderie infaillible, épicée au piment de la nostalgie et cuite à la sauce de la fraternité.
Damien TOLOMISSI