Réhabilitation du tronçon Missésinto-Adjagbo Kanglouè : Quand la lumière bouleverse la vie des travailleuses de sexe
A Abomey-Calavi, l’électrification du tronçon Missésinto-Adjagbo Kanglouè transforme profondément les habitudes nocturnes. Si la lumière apporte davantage de visibilité et participe à la modernisation de l’axe routier, elle a aussi des conséquences économiques importantes pour les travailleuses de sexe qui exerçaient auparavant aux abords de la voie.
A la tombée de la nuit, l’ambiance n’est plus la même le long du tronçon Missésinto-Adjagbo Kanglouè. Les lampadaires désormais installés sur une bonne partie de cet axe, réhabilité dans le cadre des travaux de modernisation de la route Akassato-Bohicon, ont changé le visage de la zone. Avant ces aménagements, certains abords de la voie étaient devenus des lieux de rencontres nocturnes. Des travailleuses de sexe y exerçaient leur activité, profitant notamment du passage des usagers et de l’animation créée par les débits de boissons et les cafétérias. L’obscurité relative de certains secteurs contribuait à maintenir cette activité à proximité immédiate de la route.
Aujourd’hui, la lumière a changé la donne
Avec l’électrification, celles qui occupaient autrefois les abords du tronçon se font beaucoup plus discrètes. La visibilité accrue les oblige à s’éloigner de la voie principale et à se déplacer vers les rues et les quartiers environnants. Une situation qui, selon plusieurs témoignages recueillis, entraîne une diminution de leur activité et de leurs revenus. Pour Déborah H., le changement est particulièrement difficile à vivre. La jeune femme constate une baisse du mouvement depuis que la route est éclairée. « Avant, il y avait beaucoup plus de mouvement ici le soir. Les clients s’arrêtaient facilement et l’activité marchait mieux. Aujourd’hui, avec la lumière, nous sommes beaucoup plus exposées et il est devenu difficile de rester au même endroit », explique-t-elle. Désormais, elle doit davantage s’éloigner de la route pour poursuivre son activité. Un changement qui signifie aussi davantage de déplacements et moins d’opportunités.
Même inquiétude chez Diane G. Pour elle, la transformation de l’environnement nocturne a directement affecté son quotidien professionnel. « La route a changé, les habitudes aussi. Nous sommes obligées de nous déplacer davantage dans les quartiers. Cela demande plus de temps et les occasions sont moins nombreuses », a-t-elle témoigné. Derrière cette évolution se cache une conséquence majeure, la baisse des revenus. L’activité, autrefois concentrée autour d’un axe très fréquenté, est désormais dispersée dans plusieurs espaces. Une situation qui rend les rencontres avec les clients moins régulières et complique davantage leur organisation.
Aïcha, s’adapter ou disparaître
Pour Aïcha A., la modernisation de la route présente deux réalités. Elle reconnaît les avantages liés à l’aménagement du tronçon, tout en soulignant ses répercussions sur celles qui vivaient de l’activité nocturne. « Nous voyons bien que la route est devenue plus belle et plus sûre. Mais pour celles qui dépendaient de l’activité nocturne aux abords de la voie, cette transformation a aussi des conséquences économiques. Il faut maintenant trouver d’autres endroits et s’adapter », souligne-t-elle. Cette nécessité d’adaptation constitue désormais le principal défi pour ces travailleuses. Leur espace de travail traditionnel a disparu ou s’est considérablement réduit, les obligeant à revoir leurs habitudes et à prendre davantage de risques liés aux déplacements vers d’autres endroits.
La face cachée du développement urbain
La réhabilitation de Missésinto-Adjagbo Kanglouè illustre ainsi une réalité parfois moins visible des grands travaux urbains. Une infrastructure peut améliorer considérablement le cadre de vie, la circulation et la sécurité tout en ayant des effets économiques inattendus sur certaines catégories de personnes. Pour les travailleuses de sexe, l’éclairage public est devenu synonyme de perte d’espace, de baisse d’activité et de diminution des revenus. Ce qui était autrefois un point de concentration de leur clientèle est devenu un environnement beaucoup plus exposé, les contraignant à quitter les abords de la route. A Missésinto-Adjagbo Kanglouè, la lumière a donc changé bien plus que le paysage. Elle a déplacé une partie de la vie nocturne et contraint celles qui en dépendaient économiquement à chercher de nouvelles stratégies pour survivre. La route gagne en modernité, mais pour Déborah, Diane, Aïcha et bien d’autres, cette modernisation a aussi un coût : celui de la perte progressive d’un espace de travail et des revenus qui en découlaient.
Etienne YEMADJE


