Décès de l’artiste plasticien François Borgia Yémadjè : Le baobab a laissé son ombre

 Décès de l’artiste plasticien François Borgia Yémadjè : Le baobab a laissé son ombre

Le monde des arts au Bénin est en deuil. François Borgia Yémadjè, artiste plasticien, créateur et formateur, s’est éteint à l’âge de 71 ans. La nouvelle de sa disparition, survenue le dimanche 06 septembre, a suscité une profonde émotion chez tous ceux qui l’ont connu, côtoyé ou appris auprès de lui. Avec lui, le Bénin perd une figure singulière de la création artistique, un homme dont les mains savaient donner une seconde vie aux matières et dont la générosité a permis à de nombreux jeunes de découvrir et de perpétuer les secrets de son art.

Tissus, cauris, colorants, calebasses et bien d’autres matériaux passaient entre ses mains pour devenir des œuvres originales. Là résidait l’une de ses grandes forces, sa capacité à voir dans chaque matière un potentiel artistique. Il ne se contentait pas de fabriquer. Il imaginait, expérimentait, assemblait, transformait et créait. Chez lui, la création était aussi une manière de préserver et de transmettre un patrimoine. Cette polyvalence a fait de lui un artiste difficile à enfermer dans une seule catégorie. Il s’est notamment illustré dans l’univers des marionnettes, domaine dans lequel son apport a profondément marqué ceux qui ont travaillé à ses côtés ou reçu son enseignement. Son nom reste également associé à l’art des Yémadjè, qu’il a contribué à faire connaître et évoluer.

Son talent ne s’est pas limité au cercle familial ou local. Ses créations ont trouvé leur place dans plusieurs manifestations culturelles, notamment au Centre Culturel Français de Cotonou et au Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou, au Burkina Faso. Ces rendez vous ont permis à son univers de rencontrer d’autres publics et de s’inscrire dans un dialogue entre les expressions culturelles de l’espace ouest africain.

Une incursion remarquable dans le cinéma

Le parcours de François Borgia Yémadjè comporte également une incursion dans le monde du documentaire. Il a pris part à un film consacré aux toiles cousues main, réalisé sous la direction de Jemima Catraye, journaliste et documentaliste. Cette expérience montre la diversité de son parcours et son ouverture à différents modes d’expression. À travers le documentaire, son savoir faire et son univers ont pu être fixés sur pellicule et transmis à un public plus large.

Alphonse et Julien Yemadje, au cœur d’un parcours inspirant

François Borgia Yémadjè fut aussi l’un des brillants élèves de la famille. Élève au collège Père Aupiais entre 1972 et 1974, il croise la route de son parent émérite, le professeur Julien Bomassougbèzan Yémadjè. Ce dernier le prend sous son aile et participe à son éducation. Il lui donne le goût du travail bien fait et de la réussite. C’est là que François acquiert une grande aisance dans la langue française et dans la langue anglaise.

Toutes ces connaissances, il les met au service de son oncle, feu Alphonse Yémadjè. Ancien tirailleur sénégalais revenu à la tradition ancestrale, cet oncle s’était tourné vers le dé, l’aiguille et les étoffes pour créer sa spécialité à travers les Boussacs, appelés aussi Botoyi en langue locale. Surnommé Papa Daxo, le vieux, il a contribué au parcours de François dans l’art plastique. Doté d’une grande humilité, François n’a jamais marchandé sa disponibilité pour répondre aux sollicitations de son oncle. Il l’aidait à produire les explications des toiles appliquées et l’assistait lors des visites des touristes venus d’Occident.

Entre 1993 et 1995, il a énormément œuvré aux côtés de Alphonse Yémadjè pour la réussite du projet 300 ans de Jean de la Fontaine, auquel Julien Bomassougbèzan Yemadje était aussi associé. Il faut également rappeler la réalisation des toiles offertes aux délégations étrangères par le président Nicéphore Soglo au terme du 5e Sommet de la Francophonie à Cotonou. Ces toiles ont valu à Alphonse Yemadje sa réception dans l’Ordre du Mérite du Bénin. François Borgia Yemadje fut donc un homme engagé et serviable.

Tonton François, l’artiste devenu père

Réduire François Borgia Yemadje à ses œuvres serait oublier une dimension essentielle de son parcours. Pour beaucoup, il était simplement Tonton François. Une appellation affectueuse qui résume la place qu’il occupait dans son entourage. Les témoignages évoquent un homme présent dans la vie familiale, attentif aux plus jeunes, disponible et profondément humain. Certains se souviennent de lui depuis les années d’Attinkanmè jusqu’à Sainte Cécile, aux côtés de son oncle feu Alphonse Yémadjè. D’autres gardent en mémoire ces moments d’enfance où, à midi, la maison de François devenait un refuge pour les enfants pendant que leurs parents vaquaient à leurs occupations. Un témoignage particulièrement émouvant le présente comme un véritable père, bien au-delà des liens de parenté. Ses plaisanteries, ses récits et sa manière de raconter les événements ont laissé des souvenirs indélébiles. Il savait aussi écouter. Il apparaît comme un homme capable d’entendre les différends, de recevoir les plaintes et de rechercher une voie de réconciliation. Son rôle de conciliateur révèle une autre facette de sa personnalité, celle d’un homme attaché à la cohésion et à la paix.

Un véritable transmetteur de savoir faire

L’une des plus grandes richesses laissées par François Borgia Yémadjè demeure la transmission. Il était de ceux qui ne considèrent pas leur savoir comme une propriété à conserver jalousement. Au contraire, il formait, expliquait, montrait et partageait. De nombreux élèves ont bénéficié de son expérience. C’est peut-être là que réside sa plus grande victoire sur le temps. Une œuvre peut disparaître, se détériorer ou être oubliée. Mais lorsqu’un artiste transmet son savoir à une génération nouvelle, une partie de lui continue de vivre dans les gestes de ceux qu’il a formés. Ses élèves sont aujourd’hui les dépositaires d’une part de son héritage.

Un baobab de l’art plastique béninois

La disparition de François Borgia Yémadjè peut être comparée à la chute d’un grand baobab. Un arbre imposant, profondément enraciné dans son terroir, dont l’ombre a longtemps abrité plusieurs générations. Mais la chute d’un baobab ne signifie pas la fin de son histoire. Son empreinte demeure dans le paysage. Il en sera de même pour François. Ses œuvres continueront de parler pour lui et permettront aux générations futures de mesurer l’ampleur de son talent.

À sa famille, à son épouse, à ses enfants, à ses proches, à ses anciens élèves et à tous ceux qui l’ont connu, demeure la difficile mission de faire vivre cette mémoire. François Borgia Yémadjè s’en est allé, mais l’artiste demeure. Il demeure dans ses œuvres, dans ses élèves, dans les marionnettes auxquelles il a donné vie, dans les matières qu’il a transformées et dans cette culture qu’il a contribué à préserver et à transmettre. À 71 ans, il a rejoint ses aïeux, laissant derrière lui une communauté artistique profondément marquée.

La douleur est grande. Les mots semblent parfois insuffisants. Mais une certitude demeure. Un artiste véritable ne disparaît jamais tout à fait. Tant que ses œuvres seront regardées, tant que ses techniques seront enseignées, tant que son nom sera prononcé par ceux qu’il a formés, François Borgia Yémadjè continuera de vivre.

Etienne YEMADJE

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