Tiani et le mirage de la menace extérieure : Quand la peur du pouvoir nourrit la dérive accusatoire

 Tiani et le mirage de la menace extérieure : Quand la peur du pouvoir nourrit la dérive accusatoire

Depuis la prise de pouvoir par le général Abdourahamane Tiani au Niger, une constante trouble les relations diplomatiques dans la sous région ouest africaine. Chaque crise sécuritaire ou tentative de déstabilisation à Niamey donne lieu à une même rengaine : la dénonciation systématique d’une ingérence béninoise. Les récentes déclarations du capitaine Roger Gabriel, officier au 1er Bataillon parachutiste, illustrent parfaitement cette mécanique accusatoire. Pourtant, le président Romuald Wadagni multiplie les gestes de bonne volonté et les offensives diplomatiques pour renouer le dialogue avec le régime militaire nigérien. Rien n’y fait.

Les soupçons persistent, s’amplifient et prennent parfois des allures de certitudes, comme en témoigne l’évocation d’une prétendue cellule de crise mise en place à Cotonou pour appuyer des soldats mutins. Cette propension à désigner le Bénin comme responsable des maux sécuritaires du Niger mérite une analyse approfondie, car elle relève moins d’une réalité factuelle que d’une stratégie politique habilement orchestrée.

Pour comprendre cette dynamique, il convient d’abord de rappeler le contexte géopolitique particulier dans lequel s’inscrit le Niger. Pays enclavé, privé d’accès à la mer, il dépend économiquement et logistiquement de ses voisins côtiers, dont le Bénin fait partie. Cette dépendance structurelle génère une forme de frustration chez les dirigeants militaires nigériens, qui perçoivent leurs voisins du sud comme des intermédiaires obligés, voire des concurrents dans la course aux ressources et aux marchés régionaux.

Dès lors, accuser le Bénin de complicité avec des forces hostiles au régime de Tiani permet de détourner l’attention des difficultés intérieures et de créer un ennemi extérieur commode. Cette technique n’est pas nouvelle dans l’histoire politique africaine. Elle a été utilisée par de nombreux régimes autoritaires pour souder une population autour d’un projet nationaliste et justifier une répression accrue contre les oppositions intérieures. En pointant du doigt Cotonou, Niamey cherche moins à établir la vérité qu’à construire un récit mobilisateur.

La déclaration du capitaine Roger Gabriel est à cet égard révélatrice. En affirmant avoir reçu des appels de proches de l’ancien président Mohamed Bazoum l’informant de la disponibilité du président béninois à intervenir en faveur des putschistes, cet officier livre un témoignage dont la fiabilité ne peut être vérifiée. Pourtant, la télévision nationale Sahel RTN et les réseaux sociaux s’en emparent avec empressement, transformant une simple déclaration en preuve accablante. Cette instrumentalisation médiatique montre à quel point le régime de Tiani utilise tous les canaux disponibles pour asseoir sa propagande. Le Bénin devient alors un repoussoir idéal, d’autant que le président Wadagni incarne, aux yeux des militaires nigériens, le modèle démocratique que ces derniers ont précisément rejeté en renversant Mohamed Bazoum. Accuser le Bénin, c’est aussi réaffirmer la rupture avec l’ordre constitutionnel ouest africain et légitimer le coup d’État de 2023.

Par ailleurs, la persistance des accusations malgré la bonne foi manifeste du président béninois s’explique par la logique interne du pouvoir militaire à Niamey. Le général Tiani et ses proches savent que leur maintien au pouvoir dépend en grande partie de leur capacité à maintenir un sentiment de menace permanente. En désignant le Bénin comme un État complice de la France et de la CEDEAO, ils nourrissent le récit d’un complot ourdi par les anciennes puissances coloniales et leurs alliés régionaux pour restaurer l’ordre démocratique. Cette vision manichéenne rassure une partie de la population nigérienne, sensible aux discours souverainistes et méfiante à l’égard des interventions extérieures. Dans ce contexte, les appels au dialogue de Romuald Wadagni sont perçus non pas comme des gestes d’apaisement mais comme des manœuvres de séduction destinées à affaiblir le régime. La méfiance est si ancrée que toute initiative béninoise est automatiquement interprétée comme une tentative de déstabilisation.

Il faut également souligner le rôle joué par la CEDEAO dans cette escalade accusatoire. L’organisation ouest africaine, dont le Bénin est un membre actif, a fermement condamné le coup d’État au Niger et imposé des sanctions économiques sévères. Cette position a naturellement placé Cotonou dans le camp des adversaires déclarés du régime militaire. Dès lors, il n’est pas surprenant que Niamey cherche à discréditer le Bénin en l’associant à toutes les tentatives de déstabilisation. La mention récurrente de la France dans les accusations n’est pas non plus anodine. En liant le Bénin à l’ancienne puissance coloniale, les militaires nigériens activent un réflexe anti occidental très présent dans l’opinion publique locale. Cette stratégie permet de justifier le rapprochement avec d’autres partenaires comme la Russie ou la Turquie, tout en isolant diplomatiquement le Bénin au sein de la sous région.

Un autre élément explicatif réside dans la nature même des relations entre les deux pays. Le Niger et le Bénin partagent une frontière commune et des liens historiques étroits mais aussi des contentieux récurrents liés au transit des marchandises ou à la gestion des ressources hydrauliques. Ces tensions latentes offrent un terreau fertile aux suspicions réciproques. En accusant le Bénin, le régime de Tiani exploite un ressentiment populaire qui dépasse le simple cadre politique et touche à des questions identitaires et économiques. Le Bénin devient alors le symbole d’une domination perçue, celle du Sud développé sur le Nord sahélien, une domination que les militaires nigériens promettent de briser.

Enfin, il ne faut pas négliger l’impact des enjeux sécuritaires régionaux sur cette dynamique. Le Niger est confronté à une menace jihadiste persistante, notamment dans la région de Tillabéri et le long de la frontière avec le Mali et le Burkina Faso. Dans ce contexte, toute tentative de coup d’État ou toute mutinerie est immédiatement interprétée comme une manœuvre visant à affaiblir l’effort de guerre contre les groupes armés. En accusant le Bénin de soutenir ces tentatives, le régime de Tiani détourne l’attention des défaillances de son propre dispositif sécuritaire. Il suggère que l’échec à contenir l’insurrection jihadiste viendrait non pas d’une stratégie inadaptée mais d’un complot extérieur visant à saper les capacités militaires du Niger. Cette logique perverse permet de maintenir une pression constante sur les forces armées et de justifier les purges au sein de l’appareil sécuritaire.

Au regard de tous ces éléments, il apparaît clairement que les accusations récurrentes contre le Bénin relèvent d’une instrumentalisation politique délibérée. Le régime du général Tiani utilise le voisin béninois comme un exutoire commode pour ses propres fragilités, tout en consolidant son emprise sur un peuple qu’il maintient dans un état de vigilance permanent. La bonne foi du président Romuald Wadagni, aussi sincère soit elle, ne peut rien contre une stratégie qui a fait ses preuves et qui semble répondre à des besoins internes puissants. Tant que les militaires nigériens auront intérêt à nourrir la psychose du complot, les accusations continueront de fuser, indépendamment des réalités diplomatiques ou des preuves tangibles. Cette situation dramatique illustre les limites du dialogue régional face à des régimes qui ont érigé la défiance en principe de gouvernement. Elle rappelle également que la stabilité de la sous région ne pourra être durablement assurée sans une réconciliation véritable entre les peuples, au delà des calculs étroits des dirigeants.

LA REDACTION

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