Frontière Bénin-Niger : Trois ans de pertes pour deux économies

 Frontière Bénin-Niger : Trois ans de pertes pour deux économies

La frontière terrestre entre le Bénin et le Niger ne voit plus passer les camions depuis août 2023. Le Niger a pris cette décision malgré la levée des sanctions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Ce choix a coupé un lien essentiel entre les deux pays. Aujourd’hui, Cotonou et Niamey parlent de rouvrir. Mais avant, il faut regarder le chemin parcouru. 3 années de crise ont laissé des traces profondes. Le manque à gagner se compte en milliards de francs CFA. Pourtant, le tableau n’est pas uniforme. Le Bénin a encaissé le choc puis a rebondi. Le Niger, lui, cherche encore son souffle.

Avant la brouille, le port de Cotonou était la porte d’entrée du Niger. Selon Jeune Afrique, entre 70% et 90% des importations nigériennes passaient par le corridor Cotonou Malanville Niamey. Pour le Bénin, ce voisin sans accès à la mer comptait énormément. Près de 30% du trafic du port était destiné aux pays de l’intérieur. Environ 90% de ce trafic prenait la direction du Niger.

La fermeture a frappé vite. En 2024, le chiffre d’affaires du Port autonome de Cotonou a baissé de 10% à 15%. Mais la chute n’a pas duré. Dès 2025, les activités ont repris de plus belle. Le port a traité 14,7 millions de tonnes de marchandises. C’est 52% de plus qu’en 2024. Au premier semestre 2025, 404 navires commerciaux ont accosté. Ils étaient 308 un an plus tôt. Les exportations de la Zone industrielle de Glo Djigbé, les investissements dans le port et la diversification des échanges ont redonné de l’élan à Cotonou. Le port a ainsi compensé la perte du trafic nigérien.

Au Niger, la situation est différente. Les effets de la fermeture se font encore sentir. Le Fonds monétaire international, cité par le magazine panafricain, indique que les recettes publiques ont atteint 656,1 milliards de francs CFA à fin septembre 2024. Elles étaient attendues à 773,1 milliards. Le manque à gagner s’élève à 117 milliards de francs CFA. Cela équivaut à près de 190 millions de dollars. C’est environ 1% du produit intérieur brut nigérien. Le Fonds monétaire international explique cette contre-performance par la fermeture de la frontière avec le Bénin. Cette fermeture a réduit les recettes douanières, la taxe sur la valeur ajoutée à l’importation et les autres taxes liées au commerce extérieur.

Le pétrole sauve la mise, mais à moitié

Le pétrole a échappé à la crise. Les exportations de brut continuent de faire vivre l’économie nigérienne. Fin décembre 2025, le ministre délégué auprès du Premier ministre chargé du Budget, Mahamane Sidi, a annoncé que les exportations de l’année ont atteint 1 592 milliards de francs CFA. Cela représente 12,3% du produit intérieur brut. Sur ce total, 1 144 milliards de francs CFA, soit 1,83 milliard de dollars, venaient des exportations de pétrole brut. Ces résultats montrent que les tensions diplomatiques n’ont pas arrêté l’exploitation de l’oléoduc qui relie le champ pétrolier d’Agadem au terminal de Sèmè Kpodji, au Bénin. Cet oléoduc est exploité par West African Oil Pipeline Company, une filiale de China National Petroleum Corporation. Les performances restent cependant en dessous des ambitions. Avec un investissement de près de 6 milliards de dollars, le projet devait rapporter plus de 2 milliards de dollars par an. Il devait produire 200 000 barils par jour. En 2025, le pipeline Niger Bénin a transporté environ 100 000 barils par jour. C’est la moitié de l’objectif.

Ces retards viennent d’un climat des affaires qui se tend à Niamey. Les autorités nigériennes ont eu des différends avec leur partenaire chinois, China National Petroleum Corporation, qui détient 65% du gisement d’Agadem. Les tensions entre l’opérateur chinois et l’État du Niger repoussent l’augmentation de la production. Pour atteindre 200 000 barils par jour, il faut forer de nouveaux puits. Cela demande des investissements énormes. Dans ce climat de méfiance, pourquoi Pékin injecterait il plus d’argent dans le projet ? L’oléoduc a aussi été attaqué plusieurs fois. Fin décembre 2025, le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice, une milice Toubou opposée à la junte du général Abdourahamane Tiani, a lancé un engin explosif sur l’oléoduc. Les activités se sont arrêtées. C’était la 3e attaque en 4 mois. La fermeture des frontières a aussi ralenti le développement du champ d’Agadem. Des équipements et des pièces de maintenance passaient avant par le port de Cotonou puis par la route. Aujourd’hui, ces matériels empruntent des chemins plus compliqués. Parfois par avion. Les coûts logistiques ont grimpé.

Pour faire face, Niamey a cherché d’autres voies. Le pays s’appuie sur les ports de Lomé et de Lagos. Ces routes de secours ont permis de maintenir les approvisionnements. Mais les délais sont plus longs. Les coûts de transport sont plus élevés. La logistique est moins fluide. Selon la Banque mondiale, le corridor Cotonou Niamey reste le plus compétitif d’Afrique de l’Ouest. Le transport de chaque conteneur de 20 pieds coûte en moyenne 3 938 dollars. Il coûte 4 092 dollars sur l’axe Lomé Ouagadougou et 5 095 dollars via Abidjan Ouagadougou. Le port de Lagos, classé 320e sur 400 dans l’indice 2025 de performance des ports, réalisé par la Banque mondiale et S&P Global Marketing Intelligence, souffre parfois d’une congestion chronique. Un conteneur peut y rester jusqu’à 30 jours. Contre 12 jours à Cotonou. 3 ans après la brouille diplomatique, le bilan reste contrasté. Le Bénin a limité les dégâts. Le Niger attend encore les fruits d’une réouverture. La frontière demeure fermée. Les plaies économiques, elles, restent ouvertes.

Le dégel pour quand ?

Même si les deux pays ont renoué le dialogue depuis juin 2026 et que des experts ont travaillé sur les aspects techniques, plusieurs obstacles importants demeurent. Niamey demande d’abord un accord officiel de défense et de sécurité. Cet accord doit garantir qu’aucun des deux pays ne servira de base pour attaquer l’autre. Le Niger se méfie aussi de la présence de forces étrangères, surtout françaises, qu’il pense installées dans le nord du Bénin. Niamey y voit une menace. Le Bénin, de son côté, a toujours démenti l’existence de bases militaires étrangères sur son sol. Ensuite, Niamey veut une vraie coopération dans le renseignement. Il réclame une équipe commune pour surveiller la frontière avant de lever totalement le blocus. Enfin, le passé politique et sécuritaire pèse toujours. Le général Abdourahamane Tiani a rappelé qu’il reste des blessures à guérir après trois ans de crises, de sanctions de la CEDEAO et d’expulsions de diplomates des deux côtés. La réouverture de la frontière doit, d’après lui, se faire d’une manière à ce qu’« aucun président béninois ou nigérien ne décide un jour de vouloir la (re)fermer selon ses humeurs ». Sans solution à ces questions, la réouverture complète de la frontière reste incertaine.

Interrogé mercredi 5 août à Cotonou sur ce qui bloque concrètement la réouverture, Wilfried Léandre Houngbédji, ministre porte-parole du gouvernement, Wilfried Houngbédji, n’a pas évoqué de nouvelle condition précise. Il a plutôt insisté sur la disponibilité du Bénin à répondre à toute exigence clairement formulée par Niamey. « Le Bénin a fait déjà les efforts, les démarches qu’il doit faire. S’il reste encore quelque chose d’objectif que nous n’avons pas encore fait, et qu’on nous montre (…) que c’est effectivement quelque chose d’objectif qui reste à faire, nous le ferons », a-t-il assuré. Pour le ministre, la situation entre les deux pays ne peut cependant pas rester indéfiniment figée. « Le Bénin et le Niger ont conscience qu’ils sont condamnés à (…) vivre comme des frères, comme des pays amis », a-t-il expliqué. Cotonou considère donc avoir accompli sa part du processus. « À l’heure où je vous parle, je crois que nous avons fait tout ce qu’il y avait à faire », a-t-il insisté. La réouverture dépendrait ainsi moins, selon lui, d’une nouvelle initiative béninoise que du moment où les autorités nigériennes jugeront réunies les conditions nécessaires.

Damien TOLOMISSI

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