Les faits face aux accusations : Quand le discours de Tiani  cache le désastre

 Les faits face aux accusations : Quand le discours de Tiani  cache le désastre

La nuit était calme sur Niamey. Soudain, aux alentours de minuit vingt, le silence a explosé. Des hommes armés sur des motos, phares éteints, ont lancé un assaut contre l’aéroport international. Pendant une trentaine de minutes, des tirs ont crépité avant que l’attaque ne soit finalement repoussée par les forces nigériennes. Bilan : quatre blessés dans les rangs de l’armée, un stock de munitions en feu, et vingt assaillants tués. Dans les heures qui ont suivi, un acteur a revendiqué l’attaque. Non pas un pays voisin, mais l’organisation État islamique, par la voix de sa branche sahélo-saharienne. Pourtant, le général Abdourahamane Tiani, président du Niger Pointe un doigt accusateur vers les pays (dont le Bénin) qui n’ont rien à avoir dans ces forfaitures

Pourtant, lorsque le général Abdourahamane Tiani, président du Niger, s’est rendu sur les lieux des décombres, son discours a pris une direction radicalement différente. Pointant un doigt accusateur vers l’extérieur, il a désigné des sponsors qu’il a nommés : Emmanuel Macron de la France, Patrice Talon du Bénin et Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire. « Ils se sont assez aboyés », a-t-il tonné devant ses troupes. « Qu’ils s’apprêtent, à leur tour, à nous écouter rugir. » Dans cette métaphore animale, le général a choisi son camp. Mais surtout, il a choisi son ennemi. Et cet ennemi, selon lui, n’était pas le serpent terroriste qui venait de mordre au cœur de la capitale. C’étaient les feuillages bruissant à la frontière, ces pays qu’il accuse de soutenir des mercenaires.

Cette stratégie est ancienne et porte un nom : « battre les feuillages pour laisser le serpent tranquille. » Plus explicite,  créer un tel vacarme autour d’une menace secondaire, ou même imaginaire, pour détourner l’attention du vrai danger, silencieux et mortel, qui rampe à  ses pieds. Ici, le « serpent », c’est l’insécurité grandissante qui étouffe le Niger depuis des années. Les « feuillages », ce sont les accusations spectaculaires lancées contre des nations souveraines.

Les faits, pourtant, parlent d’eux-mêmes et racontent une autre histoire. Depuis l’arrivée au pouvoir du général Tiani, les attaques djihadistes ont fait près de 1700 victimes, civiles et militaires. La région de Tillabéry, à elle seule, a payé un tribut effroyable de 1200 morts. Où se situent ces zones de carnage ? Non pas le long des frontières béninoise ou ivoirienne, fermées et lointaines. L’épicentre du terrorisme se niche précisément dans la zone dite « des trois frontières », cet espace poreux et incontrôlable où se rencontrent le Niger, le Mali et le Burkina Faso, tous trois membres de l’Alliance des États du Sahel. Un détail qui interroge : pourquoi le président Tiani n’adresse-t-il pas de remontrances à ses frères d’armes maliens et burkinabè, dont les territoires sont directement connectés au foyer de l’incendie, pour s’en prendre au Bénin, situé à des centaines de kilomètres au sud ?

La réponse semble moins tenir de la logique sécuritaire que du calcul politique. Accuser la France, l’ancienne puissance coloniale, s’inscrit dans une rhétorique de souveraineté retrouvée et mobilisatrice. Pointer le Bénin et la Côte d’Ivoire, présentés comme des « États-vassaux » de Paris, permet de compléter le tableau d’un complot occidental. Cette narration offre un exutoire à la colère populaire et un ciment à l’unité nationale, fragile. Elle permet surtout de ne pas avoir à répondre de questions plus gênantes sur l’efficacité de la gouvernance sécuritaire interne.

La réaction béninoise, portée par le porte-parole du gouvernement Wilfried Houngbédji, a été à la fois ferme et philosophique. Il a partagé une sagesse locale éloquente. Une métaphore qui invite à la prudence stratégique plutôt qu’à la réaction impulsive. Rejetant catégoriquement des accusations « sans fondement », il y a vu la rançon du succès. « Quand quelqu’un est premier de la classe », a-t-il suggéré en poursuivant « certains, au lieu de travailler pour l’atteindre, se mettent à le détruire. » Il a aussi rapporté que de nombreux Nigériens, sur les réseaux sociaux, désavouaient ces attaques contre le « petit Bénin », rappelant les liens fraternels entre les deux peuples. Face aux menaces voilées de Niamey, Cotonou a assuré qu’il ne les prendrait « pas à la légère » et amplifierait ses mesures de sécurité.

La dangerosité

Le discours du général Tiani révèle ainsi une dangereuse schizophrénie. D’un côté, il remercie publiquement la Russie pour son soutien militaire, acceptant sans sourciller la présence de troupes étrangères sur son sol. De l’autre, il dépeint la France comme le loup à abattre. Cette posture idéologique a un coût économique tangible. L’uranium, richesse nationale, s’accumule dans les entrepôts. Le contrat liant le Niger à la compagnie française Orano est un nœud juridique qui dissuade tout autre acheteur sérieux, craignant des poursuites. Un navire russe est bien venu, mais il est reparti vide. Les 1000 tonnes de yellowcake, et les 500 millions de dollars de revenus annuels qu’elles devraient générer, dorment à la base aérienne. La souveraineté, quand elle sacrifie la prospérité, devient un slogan creux.

L’identité des vrais adversaires éclaire cette sombre comédie. Le groupe jihadiste JNIM, principal acteur de la terreur dans la région, est dirigé par Iyad Ag Ghali, un Malien. Ses principaux lieutenants, comme Amadou Koufa, sont aussi Maliens. Leur fief est le centre du Mali, leur zone d’opération privilégiée est le Liptako-Gourma, à la jonction du Mali, du Burkina et du Niger. Leur combat est idéologique et local, pas une guerre par procuration pour le compte de capitales côtières.

En choisissant de « battre les feuillages » béninois, ivoiriens et français, le général Tiani joue un jeu périlleux. Il donne un visage fictif à l’ennemi, peut-être pour mieux cacher son impuissance face au vrai visage du terrorisme, qui est sahélien, transnational et profondément ancré. Il mobilise son peuple contre des ombres, tandis que le serpent, lui, continue d’avancer. La sécurité des Nigériens ne se gagnera pas dans des invectives contre des pays distants, mais dans une coopération sincère avec les voisins immédiats et dans une stratégie implacable pour assainir le jardin sahélien, où le danger a vraiment élu domicile. L’histoire jugera sévèrement ceux qui, pour conserver le pouvoir, auront préféré l’illusion du combat à la dure réalité du terrain.

LA REDACTION

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