Des marigots aux robinets : La révolution de l’eau potable dans le Borgou et l’Alibori

 Des marigots aux robinets : La révolution de l’eau potable dans le Borgou et l’Alibori

Au Bénin, l’accès à l’eau potable en milieu rural connaît une transformation sans précédent. Dans les départements du Borgou et de l’Alibori, plusieurs localités viennent de tourner définitivement la page des eaux souillées et des corvées d’eau grâce à la mise en service de nouveaux Systèmes d’Approvisionnement en Eau Potable Multi-Villages (SAEPmV). A Ouénou, Sontou, Ouara et Pébié, des milliers de familles voient désormais l’eau potable couler à proximité de leurs concessions, marquant un tournant décisif dans l’amélioration de leurs conditions de vie.

L’arrivée de ces nouveaux réseaux d’eau potable n’est pas une simple amélioration technique. Elle constitue une rupture profonde avec des décennies de précarité hydrique. Les témoignages recueillis auprès des bénéficiaires dessinent le portrait d’un quotidien fait de privations et de risques sanitaires.

À Sontou, dans la commune de Pèrèrè, les souvenirs sont encore vifs. « À cause des difficultés d’accès à l’eau ici, les propriétaires de forages privés nous vendaient l’eau à 50 FCFA la bassine. Nous ne prenions cette eau que pour les besoins les plus vitaux et elle posait souvent des problèmes de qualité », confie Nani Isabelle, une habitante de la localité. Aujourd’hui, cette même eau potable est accessible à 15 francs CFA la bassine dans les bornes-fontaines publiques.

À Ouara, dans la commune de Gogounou, la situation n’était pas plus enviable. « Pendant des années, nous n’avions qu’une seule pompe à motricité humaine dans tout le village, ce qui créait beaucoup de frustrations. Il y avait des files interminables chaque fois que nous allions chercher de l’eau », raconte une habitante. Ce temps semble désormais révolu, comme le confirme Yarou Boudou Soumaïla, premier adjoint au maire de Gogounou : « Avant, les populations de nos villages avaient l’habitude de chercher de l’eau non potable pour les usages quotidiens. Il y avait des périodes où la recherche de l’eau devenait un véritable calvaire pour les femmes, avec de longues files d’attente au niveau des points d’eau et parfois des tensions. Ce temps est désormais révolu. »

À Pébié, la situation atteignait des sommets de précarité. « L’arrondissement de Pébié endurait des difficultés incroyables liées au manque d’eau potable. Les populations étaient obligées de chercher de l’eau dans les marigots et dans des points d’eau naturellement creusés par les pluies, avec tous les risques de maladies que cela comportait », témoigne Kora Séra Bakindrop, chef de l’arrondissement.

Des infrastructures d’envergure pour répondre aux besoins présents et futurs

Ces nouveaux SAEPmV se distinguent par leur dimension structurante. Loin des solutions isolées d’antan, ces systèmes sont conçus pour approvisionner plusieurs localités et accompagner la croissance démographique sur vingt ans.

Ouénou 2 : un réseau de 111 km pour trois localités

Dans la commune de N’Dali, le SAEPmV de Ouénou 2 constitue l’ouvrage le plus imposant. Il dessert Ouénou, Ouénou-Peulh et Tamarou, avec une population de référence de 26 213 habitants en 2024, projetée à 52 363 habitants en 2044. Pour répondre à cette demande, le système repose sur six forages exploitant un débit cumulé de 71 m³/h, un château d’eau de 500 m³ culminant à 24 mètres de hauteur, et 110 950 mètres de canalisations. Le réseau est équipé de 130 vannes d’isolement, 36 dispositifs de vidange et 36 ventouses, garantissant une distribution maîtrisée et une maintenance facilitée.

Sontou : un système calibré pour six villages

À Pèrèrè, le SAEPmV de Sontou couvre six localités : Alafiarou, Bani-Peulh, Bonrou, Bornou Gando, Sontou et Soubado. Avec une population de 13 991 habitants en 2024 qui devrait atteindre près de 28 000 en 2044, le système mobilise quatre forages débitant 37 m³/h, un château d’eau de 250 m³ et 71,8 kilomètres de réseau. 81 vannes d’isolement et 17 dispositifs de vidange assurent la régulation du système.

Ouara 2 : près de 90 km de réseau pour quatre villages

Le SAEPmV de Ouara 2, dans la commune de Gogounou, dessert Dougu (Ilougou), Soukarou, Ouara et Oura-Peulh. La population de référence de 23 499 habitants en 2024 devrait atteindre 46 938 en 2044. Pour y faire face, quatre forages fournissent 62 m³/h, alimentant un château d’eau de 450 m³ haut de 18 mètres. Le réseau totalise 89 855 mètres de canalisations, équipés de 99 vannes d’isolement.

Pébié : 27,5 km de réseau pour quatre villages

Le SAEPmV de Pébié dessert Guinro, Kpébié, Tchori et Won. Avec 8 581 habitants en 2024 et une projection à 17 140 en 2044, deux forages délivrant 23 m³/h alimentent un château de 200 m³ et un réseau de 27,5 kilomètres.

La révolution des branchements à domicile

Si les bornes-fontaines constituent le premier niveau de proximité, l’ambition gouvernementale va plus loin : faire entrer l’eau potable directement dans les concessions. Cette transition est aujourd’hui facilitée par une mesure phare : la subvention des frais d’abonnement. « Nous disons un grand merci au Gouvernement, surtout pour la subvention des branchements domiciliaires qui est de 10 000 francs CFA », s’est réjouie Alassane Rachida, au nom des femmes de Ouénou. Cette somme, contre 85 000 FCFA auparavant, réduit considérablement la barrière financière à l’accès domestique à l’eau.

À Ouénou, le Chef d’arrondissement a d’ailleurs annoncé une vaste campagne de sensibilisation pour encourager les ménages à déposer des demandes de branchement à domicile. L’enjeu est de taille : transformer le gain collectif d’infrastructure en confort quotidien, notamment pour les femmes, les enfants et les personnes âgées qui n’auront plus à parcourir de longues distances pour s’approvisionner.

Une dynamique nationale ambitieuse

Ces quatre réalisations s’inscrivent dans un mouvement plus large. À l’échelle nationale, le rapport semestriel de l’ANAEPMR couvrant juillet à décembre 2025 fait état d’un taux de desserte rurale de 84,3 %, avec 26 nouveaux ouvrages réceptionnés et 3 668 branchements particuliers réalisés sur un seul semestre.

Ouénou est d’ailleurs le sixième SAEPmV opérationnel de la commune de N’Dali, illustrant la logique de maillage qui préside à la politique hydraulique du Bénin. Le Programme d’Actions du Gouvernement 2021-2026 prévoit d’ailleurs le renforcement des systèmes dans les zones faiblement desservies.

La séquence 2026-2033 affiche une ambition encore plus grande avec le programme « Eau pour tous », qui vise un accès de proximité dans 100 % des localités et la construction annoncée de 314 nouveaux SAEPmV.

Le vrai test : faire durer le service au-delà de l’ouvrage

La réception provisoire de ces infrastructures marque le début d’une phase tout aussi cruciale : celle de l’exploitation et de la maintenance. Le modèle béninois repose sur une séparation claire des rôles : l’ANAEPMR développe et organise le patrimoine hydraulique de l’État, tandis que des opérateurs professionnels, comme Omilayé à Ouénou et Pébié, assurent l’exploitation et la maintenance par affermage. « Nous avons pour habitude d’utiliser des eaux souillées dans notre quotidien. C’est donc une grande joie qui m’anime du fait que le Gouvernement ait pensé à l’arrondissement pour régler une fois pour toutes ce problème d’indisponibilité d’eau potable », résume le Chef de l’arrondissement de Ouénou.

La durabilité de ces systèmes se jouera désormais sur des indicateurs concrets : continuité de l’énergie, entretien des pompes, qualité du traitement, maîtrise de la pression, rapidité des réparations, réduction des fuites, extension des branchements particuliers, lisibilité des factures et traitement des réclamations. Les usagers ont également un rôle à jouer dans la protection des installations et l’appropriation des règles du service.

Le dernier kilomètre, celui du robinet familial

Pour les milliers d’habitants de Ouénou, Sontou, Ouara et Pébié, l’arrivée de l’eau potable ne se mesure pas seulement en kilomètres de canalisations ou en mètres cubes stockés. Elle se compte en heures de corvée évitées, en maladies hydriques reculées, en jours gagnés sur la survie pour se consacrer à l’éducation, au travail ou aux soins.

Du forage au château, du château au réseau, du réseau à la borne-fontaine puis au branchement particulier, le dernier kilomètre de l’accès universel se construit désormais au rythme de la continuité, de la maintenance et de la confiance des usagers. C’est à cette condition que les 300 kilomètres de canalisations déployés dans ces quatre localités deviendront un patrimoine durable de développement pour les populations du Borgou et de l’Alibori. Une infrastructure de 111 kilomètres comme à Ouénou ne devient un succès public que si elle reste fonctionnelle, accessible et crédible dans la durée. Le pari est ambitieux, mais les premières réactions des bénéficiaires montrent que la dynamique est enclenchée : l’eau potable, autrefois rêve lointain, coule désormais à portée de main dans ces villages béninois.

Pierre MATCHOUDO

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