Sécurité routière, l’urgence d’agir : Mahussi Saturnin Sewayi, un expert alerte

 Sécurité routière, l’urgence d’agir : Mahussi Saturnin Sewayi, un expert alerte

Ingénieur en transport et mobilité, spécialiste de la mobilité urbaine et de la sécurité routière, Mahussi Saturnin Sewayi analyse dans cet entretien accordé à la rédaction de Fraternité, les politiques publiques mises en œuvre au Bénin. Il revient sur les progrès enregistrés, les défis qui subsistent et les réformes nécessaires pour réduire durablement la mortalité routière. L’expert, dont les travaux de recherche sur la commune d’Abomey-Calavi font référence, livre un diagnostic sans complaisance et des propositions concrètes pour inverser une tendance tragique.

Le gouvernement béninois a multiplié les initiatives en faveur de la sécurité routière ces dernières années. Interrogé sur son regard porté sur ces politiques publiques, Mahussi Saturnin Sewayi a répondu : « Je salue d’abord la volonté politique affichée, tant sous la présidence de Patrice Talon que dans la continuité des actions engagées sous celle de Romuald Wadagni. Des progrès notables ont été réalisés : modernisation des infrastructures, redynamisation du Centre National de la Sécurité Routière, déploiement de radars de contrôle de vitesse, réformes fiscales encourageant le renouvellement du parc automobile, digitalisation des titres de transport, réforme du permis de conduire, et mise en service de la plateforme SécuRoute par l’Agence Nationale des Transports Terrestres. » Il a toutefois nuancé son propos en ajoutant : « La sécurité routière est un chantier de longue haleine. Construire de meilleures routes est indispensable, mais insuffisant. Il faut aussi renforcer la gouvernance, promouvoir des comportements responsables, garantir des véhicules plus sûrs et améliorer la coordination entre l’ensemble des acteurs institutionnels. »

Quant au bilan de la sécurité routière en 2026, l’expert s’est montré préoccupé. Il a déclaré : « La sécurité routière est aujourd’hui un véritable enjeu de santé publique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les accidents de la circulation causent chaque année près de 1,2 million de décès dans le monde et demeurent la première cause de mortalité chez les jeunes de 5 à 29 ans. Au Bénin, plus de 1 000 personnes perdent la vie chaque année sur nos routes. Rien que pour 2026, plus de 600 décès ont déjà été enregistrés. Derrière ces chiffres, il y a des familles endeuillées, des blessés graves, des enfants privés de leurs parents, et un lourd impact économique pour le pays. » Il a insisté sur l’urgence d’agir : « Réduire cette mortalité doit devenir une priorité nationale, au même titre que la lutte contre les grandes épidémies. C’est d’ailleurs un engagement inscrit dans l’Objectif de développement durable 3.6 et dans l’ODD 11 relatif aux villes durables. »

Face à la persistance des accidents malgré les investissements, l’ingénieur a livré une analyse approfondie des causes. Il a expliqué : « Parce qu’un accident est rarement le fruit d’une cause unique. Le facteur humain demeure prépondérant : excès de vitesse, non-respect des priorités, usage du téléphone au volant, conduite sous l’emprise d’alcool ou de stupéfiants, fatigue, non-port du casque ou de la ceinture, dépassements hasardeux. À cela s’ajoutent des facteurs structurels : l’urbanisation rapide du Grand Nokoué, l’explosion du parc automobile et des deux-roues, des aménagements urbains parfois inadaptés, ainsi que des lacunes dans le contrôle technique et la collecte de données fiables sur les accidents. » Il a préconisé une approche systémique : « C’est pourquoi nous devons adopter l’approche internationale du Safe System : l’erreur humaine étant inévitable, c’est à l’ensemble du système routier d’être conçu pour éviter qu’une erreur ne devienne un drame. »

Pour inverser durablement la tendance, Mahussi Saturnin Sewayi a proposé des solutions concrètes. Il a affirmé : « La solution repose sur une approche intégrée, articulée autour des cinq piliers de l’ONU : gouvernance efficace, infrastructures sûres, véhicules plus sûrs, usagers responsables, et prise en charge rapide des victimes. » Il a détaillé ses priorités : « Développer une véritable culture de la sécurité routière dès l’école, améliorer la qualité des statistiques d’accidents pour éclairer les décisions publiques, renforcer la recherche scientifique sur la mobilité et les comportements, promouvoir des transports collectifs performants et attractifs, intégrer systématiquement la sécurité routière dans tous les projets d’aménagement urbain. La prévention coûte toujours moins cher que le coût humain, social et économique des accidents. »

Interrogé sur le rôle des collectivités locales, l’expert a souligné leur importance : « Les communes sont en première ligne. Elles peuvent sécuriser les abords des écoles, améliorer la signalisation, créer des trottoirs et des pistes cyclables, identifier les points noirs, renforcer l’éclairage public, mener des campagnes de sensibilisation de proximité, et inscrire la sécurité routière dans leurs plans de développement communal. Une politique locale bien pensée peut sauver des centaines de vies chaque année. »

L’ingénieur a également adressé un message direct aux usagers de la route : « La route est un espace de vie partagé. Chaque conducteur, motocycliste, cycliste et piéton porte une part de responsabilité. Respecter le Code, porter un casque homologué, attacher sa ceinture, respecter les limitations, éviter toute distraction, adopter une conduite courtoise : ce sont des gestes simples, mais qui sauvent des vies. La sécurité routière n’est pas l’affaire de l’État seul ; elle est l’affaire de tous. »

En guise de mot de la fin, Mahussi Saturnin Sewayi a lancé un appel solennel : « Je lance un appel à une mobilisation nationale. L’État doit poursuivre ses investissements, renforcer la prévention et la coordination institutionnelle. Mais il faut aussi que les collectivités, les chercheurs, les universités, les médias, la société civile, le secteur privé et les partenaires techniques et financiers unissent leurs forces. Je propose la création d’un Fonds national de sécurité routière, dédié au financement pérenne de la prévention, de la recherche, de l’innovation, de la formation, de l’aide aux victimes et des projets locaux. Enfin, je souhaite que le Bénin s’engage résolument dans la Décennie d’action pour la sécurité routière 2021-2030 des Nations unies. Réduire de moitié le nombre de décès sur nos routes n’est pas une utopie : c’est un objectif réaliste, à condition que chacun prenne ses responsabilités. » Il a conclu avec une phrase forte qui résume sa vision : « Préserver une vie humaine reste la plus grande victoire qu’une nation puisse remporter. »

Fidèle AKODODJA

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