Sénat : Les coulisses d’une installation, le mystère d’un fauteuil

 Sénat : Les coulisses d’une installation, le mystère d’un fauteuil

L’horloge institutionnelle béninoise s’est mise en branle. À quatre journées de la cérémonie qui consacrera la naissance officielle du Sénat, les hommes et les femmes appelés à siéger dans cette nouvelle chambre ont déjà franchi un premier seuil décisif. Ils se sont réunis, loin des projecteurs, pour jeter les fondations de ce qui sera bientôt une pièce maîtresse du paysage politique béninois.

Vendredi 24 juillet 2026, sous les ors discrets du Sofitel de Cotonou, vingt-trois (23) des vingt-cinq (25) sénateurs désignés ont pris place autour d’une table où l’on ne parlait pas encore de loi ni de débat, mais de protocole et de symbole. Pendant près de deux heures, les portes sont restées closes, préservant l’intimité de ces échanges préliminaires. Ce huis clos, loin d’être un simple détail logistique, portait en lui la gravité des commencements. Il s’agissait de régler les derniers détails d’un cérémonial qui, le jeudi 30 juillet, doit sceller l’entrée en vie de la Haute Assemblée.

À l’issue de la séance, c’est Me Robert Dossou, figure respectée du droit constitutionnel, qui s’est exprimé au micro de BIP Radio. Sans s’attarder sur l’atmosphère de la rencontre, il en a livré l’essentiel : les échanges ont essentiellement tourné autour du déroulement pratique de la journée d’installation. Un propos sobre, presque technique, mais qui en dit long sur la minutie avec laquelle les acteurs politiques préparent cet avènement.

Pourtant, une absence a marqué les esprits. Celle de Nicéphore Dieudonné Soglo, le doyen d’âge, à qui revenait naturellement la charge de conduire ces préliminaires. Son fauteuil est resté vide, et c’est Me Robert Dossou qui a endossé le rôle de président de séance par intérim. Ce glissement inattendu a aussitôt nourri les murmures, car dans toute assemblée naissante, le moindre absent devient signe, et le moindre remplaçant, indice. À ses côtés, les autres membres ont tour à tour pris la parole, avant de regagner les couloirs du palace. Adrien Houngbédji, lui, a été parmi les premiers à s’éclipser, laissant derrière lui une question plus lourde que toutes les autres.

Car si les aspects logistiques ont occupé l’ordre du jour, une interrogation bien plus profonde flotte désormais dans l’air. Elle est sur toutes les lèvres, dans tous les salons, sur toutes les ondes.

Qui donc présidera cette institution flambant neuve ?

La réponse, pour l’heure, demeure aussi scellée que les portes de la réunion préparatoire. Le Bénin, qui a vécu jusqu’en décembre 2025 sans Sénat, s’apprête à entrer dans une ère bicamérale. La réforme constitutionnelle du 15 novembre 2025 a ouvert cette voie, et les regards se tournent inévitablement vers celui qui en fut l’artisan principal. Patrice Talon, l’ancien chef de l’État, apparaît comme une évidence pour beaucoup. Il a porté cette réforme, l’a défendue, l’a voulue. Comment imaginer qu’il ne soit pas à la manœuvre pour en être le premier capitaine ? La logique voudrait que le bâtisseur prenne les rênes de l’édifice.

Mais la politique, comme la mer, a ses courants imprévisibles. Ceux qui ont observé Patrice Talon de près savent qu’il cultive l’art du contre-pied. Il a cette élégance stratégique qui consiste à déjouer les attentes, à brouiller les pronostics, à apparaître là où on ne l’attend pas, et parfois à s’effacer quand on le croit triomphant. Sa carrière est jalonnée de décisions qui ont déconcerté ses pairs et étonné ses observateurs. Dès lors, l’hypothèse d’un renoncement, d’un geste de hauteur où il confierait la présidence à une autre figure, n’a rien d’impossible. Un tel choix, s’il était confirmé, enverrait un signal puissant : celui d’une institution qui ne se résume pas à son créateur, mais qui aspire à une autonomie et à une respiration propres.

Plus subtil encore, un autre scénario alimente les conversations. Le processus de désignation pourrait-il devenir le théâtre d’une réconciliation entre les trois anciens présidents encore vivants, Nicéphore Soglo, Boni Yayi et Patrice Talon ? Après les fractures profondes de la crise socio-politique, une candidature consensuelle, qui rassemblerait leurs suffrages tacites, serait un geste politique d’une portée inouïe. Mais les ambitions sont-elles prêtes à s’effacer devant l’intérêt supérieur de l’institution ? Autant de questions qui restent suspendues, comme une note tenue trop longtemps.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que le nom du futur président du Sénat ne sera pas anodin. Il imprimera une marque, une tonalité, une orientation. Il dira si cette chambre haute sera un prolongement de l’exécutif ou un espace de débat apaisé, si elle incarnera la continuité ou la rupture. Le premier occupant de ce fauteuil fondateur écrira les premières lignes d’une tradition qui durera des décennies.

D’ici jeudi, les spéculations vont encore enfler, les pronostics s’affiner, les paris se multiplier. Les uns miseront sur la fidélité au réformateur, les autres sur la surprise du stratège. Mais une certitude demeure : le 30 juillet, quand les rideaux s’ouvriront sur la scène institutionnelle, le Bénin tout entier retiendra son souffle pour entendre un nom. Ce nom, quel qu’il soit, dessinera les contours de la nouvelle ère politique. Et l’on mesurera alors, à l’aune de ce choix, la part de continuité et de renouveau que ce pays s’apprête à vivre. Le suspense est à son comble, et il n’est pas près de retomber.

Damien TOLOMISSI

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